From Numéro 13 – Et perdre pied

Naviguer l’accident

La suspension n’est pas un temps arrêté avant qu’il se passe quelque chose, c’est l’événement même. – Anne Dufourmantelle, Éloge du risque Tout événement, tout phénomène qui se manifeste, nous affecte et nous chavire n’est-il pas en soi un accident, une erreur de parcours? L’idée que nous nous faisons des choses ne coïncide jamais entièrement…

La chevauchée fantastique de la sardine sans tête : portrait d’un écrivain africain et d’une poupée russe

« Poiscaille pour indigents », « saloperie sans queue ni tête » écoulée par les Espagnols dans les capitales d’une Afrique lointaine, la sardine acéphale pourrait assurément compter parmi les monstres dont Jérôme Bosch, et à sa suite l’artiste congolais Pierre Bodo, peuplent leurs jardins infernaux – et c’est bien un autoportrait tératologique, en maudit ou en damné, qu’entend…

L’éclat des figues avant l’explosion

J’attends Constantina dans la maison presque vide. Elle aurait dû arriver il y a vingt minutes, ou deux heures, ou trois, je ne sais plus; ma montre s’est arrêtée hier, comme un présage du temps qui finit. Son avion s’est peut-être écrasé ou un bagage suspect a encore explosé et il a détruit l’aéroport. Si…

Chronique myclonique

Enfant, j’éprouvais souvent cette sensation de tomber dans le vide au moment de m’endormir. L’impression de perdre pied et de chuter d’un ravin, d’un édifice. La tête renversée, le cou presque détendu. C’était un état récurrent, et sa familiarité m’était peu inquiétante. J’en discutais parfois avec mes amis, avec mes parents. On savait de quoi…

Une seconde

Il ne s’agit que de, il ne s’est toujours agi que d’une seconde, il ne s’agit que de cette seconde, il ne s’est toujours agi que de cette seconde, c’est à partir de cette seconde que mes yeux deviennent la grande histoire où mes yeux sont la seconde où commence l’histoire de ma voix qui…

L’atelier des voix : portrait de René Lapierre

Premièrement on ne sait pas. Il y a de l’abandon de la détresse. Ça vous arrache. On se met à déparler nos cœurs se renversent1.   À l’origine, la fin J’ai commencé par Les adieux. Adieu à quoi? Une image, une identité, un nom… J’aime à penser que, comme en bien des choses, il fallait…

Les couleurs accidentelles

Le corps et la création du sens sont les deux surfaces de la même feuille de papier 1.   la forme catastrophique de la tache de sang sur mon tutu blanc le jour du spectacle   un papillon qui ouvre ses ailes de tulle sur mon collant   l’apparition d’une forme de vie est un   [ACCIDENT] comme le mauvais temps qu’on ne saurait prédire qui se déverse brusquement en intime matière   annonçant les contours rouges de mes prémices   Il y avait les paillettes et les yeux des filles qui clignaient dans le miroir. Ça me rendait maladroite. Je…

Tomber en amour – I

À cause du réchauffement climatique, les méduses prolifèrent. On appelle ce phénomène la gélification des océans. Je lis sur Wikipédia qu’en 2009, un chalutier japonais a chaviré, déséquilibré par le poids de ses propres filets remplis de méduses géantes.   Les méduses échouent parfois en masse sur les plages, entraînées par le courant. Elles meurent sur…

Tomber en amour – II

Le Mentir-vrai sous le bras; cheveux longs et posture – pose (ou pause), je traversais les gares; je rêvais à d’autres mondes, à d’autres rêves : je me distribuais mes mensonges comme on distribue les cartes – et en bon tricheur je savais que la dame de cœur était dans ma manche, en baiser volé. D’un…

Tomber en amour – III

Toutes les fois où je suis tombée, comme si un trou aussi petit qu’immense s’était ouvert sous mes pieds, Alice et le lapin qui attendent de l’autre côté, un fossé, un cratère, un abîme qui est un mur sur lequel on se fracasse le nez ou une fenêtre invisible, et à la manière des oiseaux…