Une seconde

Il ne s’agit que de, il ne s’est toujours agi que d’une seconde, il ne s’agit que de cette seconde, il ne s’est toujours agi que de cette seconde, c’est à partir de cette seconde que mes yeux deviennent la grande histoire où mes yeux sont la seconde où commence l’histoire de ma voix qui ânonne, cette seconde pulvérise toute vie en une seconde, cette seconde fait gicler un cri vif dans le ciel, qui chute immédiatement et se perd au sol, cette seconde colle bout à bout un cri infect de terreur à deux mains agrippées à une rambarde, deux mains qui sont deux papillons, un pied puis une jambe apparaissent, cette seconde colle bout à bout un cri, deux papillons et un enfant de salaud, qui finissent par ne faire plus qu’un cri d’enfant de salaud à deux papillons sur une jambe, deux papillons sur une jambe plongés dans un état de stupeur docile, qui chutent immédiatement dans un hôpital lointain où des hommes et des femmes mâchent machinalement l’air devant un écran de télévision, et à ce cri d’hôpital lointain s’ajoutent une insupportable peur, une grande soif, des entrailles, un hoquet, des dents et des ongles, la faim, une plainte, des idées vagues, un air sale, et cet écran de télévision funeste, lugubre, effrayant, est relié aux extraterrestres, tout se confirme, tout est clair, tu les as vus, non je ne les ai pas vus, et en déformant cette insupportable peur, en la traînant sur la route, on en fait un paysage, et en tordant ce paysage de fou sur une jambe qui mâche machinalement des papillons de salauds lugubres, on arrive à le plier, le rapetisser, et ainsi on obtient un enfant sans dents et sans ongles que l’on coince dans un hoquet de papillon qui rentre sort, rentre sort, pousse l’air pour tout faire sauter, les hommes et les femmes qui mâchent des hôpitaux, leur grande soif d’idées vagues, et à cet insupportable hoquet de papillon qui rentre sort, rentre sort dans une crispation inévitable s’ajoute le cas très inquiétant de ton cri arrondi, qui enfle et dévore en une seconde cette seconde, ton cri arrondi, cette grosse boule ronde, agglomérée d’herbe trempée, de salive et de bave, de chevelure, de langue, de pisse, de points, de pierres et de joues, de grandes têtes moites, de cuisses et de paroles chaudes, de prairies enragées, de chemins, de trous et d’éblouissements, et cette grosse boule compacte de nerfs et de cri, hermétiquement close dans le jour mauvais, se contorsionne sur un pied, traîne sent souffle, glisse et gigote au sol, digère cette seconde, et c’est ainsi qu’elle envahit les hôpitaux d’une mer de pisse et de salive, c’est ainsi que les hommes enragés dévorent les chevelures des femmes agitées de cauchemars, qui balancent leurs grandes têtes de pierre sur des écrans de télévision, il pleut des mâchoires, sous un arbre moite s’échoue un enfant extraterrestre à un pied qui chute, il se redresse, se contorsionne sous le ciel chaud puis coince sa langue dans les trous des chemins, et en se pliant, en s’écrasant, en se tassant, en s’enfonçant, en se roulant, il se coince tout à fait bien dans un trou et il reste là, enroulé de terre, il se nourrit d’oiseaux, de pisse et de paroles profondes, son crâne s’ouvre et se déplie dans ta respiration, sa langue sort, se défroisse, aspire la pluie, ses deux bras décollés fouillent les cailloux, ses jambes barbouillées de cadavres d’oiseaux fument au fond du trou, son visage, son cou, sa poitrine, son ventre, se fondent en une seule et immense langue noire et obstinée, qui roule dans les flaques, pousse à travers les ronces, une langue qui sue le soleil et la fureur, une langue qui écorche le monde raide, une langue qui mange des bêtes crues avec du noir plein les dents, une langue scélérate saisie d’éblouissements, qui gondole, clapote et bouillonne dans l’humidité de ses entrailles, une langue pointue, une langue-couteau qui rôde à en mourir sous la peau des hommes mauvais, une langue révulsée, une langue-rat, qui fouille, racle, déplace, déchire, une langue noire et bruissante du fond du monde, une langue souterraine, une civilisation de boue et de nuit, une langue qui vit où se situe le gouffre.