Tomber en amour – III

Toutes les fois où je suis tombée, comme si un trou aussi petit qu’immense s’était ouvert sous mes pieds, Alice et le lapin qui attendent de l’autre côté, un fossé, un cratère, un abîme qui est un mur sur lequel on se fracasse le nez ou une fenêtre invisible, et à la manière des oiseaux qui confondent le ciel et les maisons on se frappe dessus. Une trouée qui est une invitation, un appel, une mission, une vocation, cette force qui happe, qui aspire vers le haut comme dans les fantasmes d’enlèvements maléfiques ou qui fait couler au fond de cette eau aussi épaisse et noire qu’elle est limpide et claire. Toutes les fois où je me suis avancée dans cette étendue mystérieuse, sable mouvant, tu y mets les pieds et tu fonds, comment faire pour s’en extirper? Pleurer toutes les larmes de mon corps? Remplir le trou pour qu’il ne m’appelle plus, glisser un couvercle dessus et m’assurer qu’il tienne bien en place malgré que j’espère qu’il laisse passer un peu d’air, un tout petit peu de lumière, juste assez pour revenir en arrière, dans la dentelle des souvenirs, la ritournelle des mots d’amour, et que je continue à rêver, à espérer, le cœur qui bat plus fort, les mains moites, le ventre qui se tord, ne plus manger, ne plus dormir sinon fermer les yeux pour rester toute seule avec un seul visage, celui-là, et le matin ne pouvoir penser à rien d’autre que ça, contre la vie infiniment banale, aimer et mourir, aimer et mourir encore, tomber au fond à chaque fois.