Tomber en amour – I

À cause du réchauffement climatique, les méduses prolifèrent. On appelle ce phénomène la gélification des océans. Je lis sur Wikipédia qu’en 2009, un chalutier japonais a chaviré, déséquilibré par le poids de ses propres filets remplis de méduses géantes.

 

Les méduses échouent parfois en masse sur les plages, entraînées par le courant. Elles meurent sur la grève en exhibant leurs organes mauves. Je les trouve presque indécentes dans leur manière d’admettre leur fragilité. Elles s’ouvrent, on dirait presque qu’elles ne sont que ça : des ouvertures, des enfants avec un drap sur la tête. Elles pompent leur petite robe d’eau et se déplacent comme des cœurs. On voit à travers elles et on devine l’accident. D’ailleurs, sur la grève, une centaine d’accidents pourrissent déjà au soleil.

 

Pour les punir, je joue avec une branche dans leur cadavre. J’aimerais les humilier, leur prouver qu’elles risquent trop.

 

J’ai dans la tête des images de poitrine. Mon organe rouge-rose-impossible. Au contraire des méduses, je ne veux pas être vulnérable. Pour tomber en amour, il faudrait que je sois comme elles, que je me déboutonne, que je me détache, que je me dézippe, que je me défasse. Mais je l’écris dans Delete, je ne tombe plus pour personne, je fais juste me relever.

 

Ne pas s’ouvrir du tout, est-ce que c’est ça qui nous protège?

 

Je connais une femme qui n’a ni amant ni maîtresse. Ça fait des années qu’elle est seule. Elle m’a dit qu’elle était trop forte : invincible. « Ce qu’il m’aurait fallu, c’est quelqu’un capable de me briser. » Je n’en suis pas si sûre. Mais la voilà exaucée. Avec un cancer des os.