Naviguer l’accident

La suspension n’est pas un temps arrêté avant qu’il se passe quelque chose, c’est l’événement même.
– Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

Tout événement, tout phénomène qui se manifeste, nous affecte et nous chavire n’est-il pas en soi un accident, une erreur de parcours? L’idée que nous nous faisons des choses ne coïncide jamais entièrement avec ce qui se passe là, devant nous, en dehors de nos têtes, dans le petit monde qui nous contient et dont nous faisons l’expérience à chaque instant. L’accident est là pour nous rappeler la fragilité de nos certitudes et de nos conforts, ainsi que la nécessité de nous sortir de nos retranchements. La constance avec laquelle les discours publicitaires nous appellent à une vie paisible et joyeuse semble étrangère au fait que nos vies sont faites de tensions et de bascules. Le paradis est un endroit où il n’arrive jamais rien, dit la chanson des Talking Heads.

Le sentiment de stabilité serait-elle une illusion issue de notre faculté à oublier? Oublier que tout processus consiste en un chavirement perpétuel d’une situation vers la prochaine. Oublier que chaque moment porte en lui la promesse d’un avenir. Naviguer l’accident, c’est parcourir la frange de chaque instant, observer l’éternel renouvellement du monde jusque dans ses catastrophes les plus indicibles.

Perdre pied, c’est accepter et apprivoiser l’idée que les choses ne seront plus jamais comme avant, accepter que leur intégrité a été mise à mal, comme dans le texte de Gabrielle Giasson-Dulude qui découvre, à partir d’un bout de doigt coupé, tout un usage du monde. Chez la narratrice de Fanie Demeule, le glissement est sans retour : corps et esprits s’effondrent inexorablement. Cette approche très physique de l’accident, Guy Chevalley l’aiguille vers une inquiétante étrangeté, alors que Virginie Blanchette-Doucet évoque la menace qui plane au-dessus de nos quotidiens paisibles. L’accident n’arrive pas nécessairement, il rôde, mais sa potentialité suffit à déstabiliser.

Avec Anne-Claire Hello, le déséquilibre vire à la catastrophe et contamine jusqu’à la langue qui ressasse, convulse et se retourne pour révéler le visage fou de nos sérénités. Il y a comme un écho avec l’univers hanté et haletant du premier roman de l’auteur congolais Guy Alexandre Sounda dont nous entretient Ninon Chavoz. Mais la catastrophe c’est aussi cette chose lente, ancrée dans le quotidien que nous refusons d’envisager et qui parfois nous éclate au visage. Véronique Tadjo nous introduit dans cette temporalité rampante avec le récit de la catastrophe du Probo Koala, navire venu déverser des déchets toxiques à Abidjan en 2006.

L’accident est sourd dans le texte de Roseline Lambert, il est au cœur de l’expérience où tout glisse et craque malgré soi. Et apprendre à prendre appui sur la catastrophe devient une nécessité pour ne pas qu’elle envahisse tout et devienne irréversible. Delphine Naum nous initie justement à cette physique de la catastrophe à travers l’œuvre vertigineuse de René Lapierre.

Impossible de passer sous silence le sentiment amoureux, qui bouscule tout sur son passage. La rencontre de l’autre n’implique-t-elle pas de perdre pied? Nous avons convié Martine Delvaux, Daphné B. et Emmanuel Régniez à s’approprier dans trois courts textes cette expression populaire : tomber en amour. Finalement, pour la partie Carnets du front et en guise d’archive, nous avons souhaité repartager la correspondance d’Anne-Marie Genest et Philippe Marczewski, deux libraires à qui l’on avait demandé d’échanger autour de leur métier dans un numéro précédent en ligne. Leurs regards tout à tour romantiques ou cyniques se croisent autour de cette mission d’équilibristes : passeurs de livres.

L’accident, peut-être sommes-nous responsables de le penser parce que nous vivons dans une civilisation destructrice; pour ne pas le subir, nous devons nous en saisir et le désamorcer. Car l’accident est aussi un déclencheur, pour les plus belles révoltes et les plus grandes solidarités, une occasion de faire table rase, pour repartir sur du neuf. Comme l’écrivait si justement Hélène Dorion dans son récit Recommencements : « La fracture est nécessaire pour qu’il y ait une mise en mouvement, et donc une transformation. » En espérant que nous ne soyons pas trop amnésiques et que les catastrophes nous rendent capables d’agir avant de flirter avec le pire.