Les couleurs accidentelles

Le corps et la création du sens sont les deux surfaces de la même feuille de papier 1.

 

la forme catastrophique de la tache de sang sur mon tutu blanc le jour du spectacle

 

un papillon qui ouvre ses ailes de tulle sur mon collant

 

l’apparition d’une forme de vie est un

 

[ACCIDENT]
comme le mauvais temps qu’on ne saurait prédire
qui se déverse brusquement en intime matière

 

annonçant les contours rouges de mes prémices

 

Il y avait les paillettes et les yeux des filles qui clignaient dans le miroir. Ça me rendait maladroite. Je n’avais pas encore répété cette chorégraphie de cils avec le pinceau du mascara. Je tachais tout, je laissais des traces, j’écrivais de laides lignes : j’apparaissais au point où je devais disparaître.

 

croire ou ne pas croire à mon portrait en noir et blanc

être ou ne pas être immaculée

 

solfège

longiligne montée sur pointes

écrire de la main gauche me tenir droite

inverser le sens des coups d’archet

fausser faire des fautes

tomber lourde au sol

 

gauchère

dissonante dissidente

ma ligne en s qui

 

se sectionne

 

et le jour de spectacle comment capturer mon sang

où trouver du sel blanc pour laver mon collant

 

Paris, le 20 mai 2017
Hier, je suis allée voir l’exposition du photographe Walker Evans à Pompidou. Dans un film, il explique que l’accident distingue la photographie de la peinture. La caméra permet d’immobiliser une fraction de seconde qui survient inopinément. Je pense : sur la pellicule, le reflet noir d’un oiseau blanc sur l’eau me plonge instantanément dans l’exactitude d’un temps passé. L’instant d’un brusque envol vers le futur s’imprime sur la surface. Puis je dérive sur l’accident, je cherche où je peux l’apercevoir dans l’écriture et dans la poésie. Comme Walker, ce marcheur au regard qui résonne dans ma tête, j’ai besoin de l’accident comme matière pour déplier les lignes et pour imprimer les choses. M’émerveiller de trouver une fissure dans une porte, un mur, un corridor, où s’échappe le volatile qui détourne ma voix. Sur-le-champ, je fixe les nouvelles couleurs qui surviennent.

 

Il ne faut pas oublier, dans l’inventaire de mes catastrophes naturelles, les particules de mes muscles à la fin de mon enfance qui se déchirent lentement nanomètre par millimètre dans cet exercice sur le dos les jambes écartées en l’air de chaque côté à la hauteur de mes bras avec grâce toujours feindre cet indolore confort du temps qui passe il faut tenir son sourire je suis toujours la meilleure ballerine de la classe je m’applique je répète je répète et j’enchaîne les pas dans la musique dans ma tête en marchant partout happée par la blancheur et la promesse de la durée des lignes droites de mon corps.

 

Et je rattrape la grande main de mon frère au sommet de l’escalier du métro : le craquement de mon genou qui se bloque. Oui je suis correcte, j’ai la bonne posture, l’angle n’est pas mort, ne pas prononcer la douleur qu’il dirait à ma mère. Ne jamais, jamais, manquer une classe de ballet.

 

Je ne trace pas de lignes sur mes yeux avant la répétition. Je rougis toute seule dans mon visage de ballet trop blanc. Je ne danse pas avec elles. Celles qui savent être belles, adéquates, plus filles que moi. Elles rentrent mieux dans le rang que les longs fils qui débordent de mon chignon et ces poils qui dépassent de mon justaucorps. Je suis celle qu’on choisit pour danser le solo. Celle qui cambre la solitude. Mon sang ne se mélange pas, il se répand. Il s’envole en hasardeuses formes.

 

Sur les ailes d’un oiseau, il y a plusieurs mots à retenir. Barre alaire, rémige, scapulaire. Mon mot préféré : tectrice. Ce sont les plumes les plus douces et délicates. Je me glisse sur la dorsale choisie presque au hasard et je m’enfonce dans le duvet. C’est comme ça que je commence un livre. Je m’infiltre jusqu’aux tectrices marginales qui se trouvent à la base du cou. Je me retiens pour ne pas tomber dans les marges ou sur le verso de la feuille. Je remonte les couloirs entre les ailes et j’allonge quelques longueurs dans les chambres de l’œil : « La chambre antérieure est remplie d’humeur aqueuse, et la chambre postérieure contient l’humeur vitrée; des fluides transparents2. » Et là, presque en retenant mon souffle, je regarde par les yeux volatiles. C’est éblouissant au début parce qu’il faut s’habituer à toutes les couleurs jamais vues, comme l’ultraviolet. Je peux y observer toute sorte d’accidents, comme le déversement de l’encre sur du papier. Avec l’habitude, je commence à percevoir les teintes de la nuit. Je m’oriente avec les champs magnétiques et les étoiles. Il me suffit de suivre les mots qui m’aimantent en leur centre ou les corps lumineux qui brillent comme des personnages. Cela éveille mes sentiments et me mène dans de grandes migrations.

 

Lock Wood Island, le 28 mai 2017
Esquisse en forme de lettre.
Draps d’effluves du dehors.
Sous la fenêtre chaude.
Tête posée sur le livre.
Dans ma correspondance de l’été 2017, il y a l’intensité de la couleur des lettres de l’été 1926 où Tsvetaïeva écrit à Rilke :
« Telle je suis Rainer, toute relation humaine est une île, et moi toujours engloutie – tête, peau, cheveux3. »
Sur le pont de l’île, je regarde longtemps dans l’eau, je resserre mes paumes sur la rambarde.
Pardonne-moi mes décalques embués dans le miroir.

 

J’imprime les images les unes sur les autres. Dans mon plan de vol, je discerne encore vaguement ma confusion, mon aveuglement, mon inexactitude.

À cette ligne, Goethe me met en garde : « Dans les expériences d’optique, et surtout de chromatique, où l’on a souvent à faire à des lumières aveuglantes soit colorées, soit incolores, il faut veiller de près à ce que le spectre résultant d’une expérience précédente ne s’ajoute pas à l’expérience suivante, la rendant ainsi confuse et inexacte4. »

 

s’arrondir

le volume on le monte

au niveau

des reliefs qui s’expulsent et s’imbriquent

 

nos morceaux poussent sur ton ventre

mais il ne faut pas se leurrer

il n’y aura point d’équilibre entre nous

 

notre structure flotte sur le lac

et elle me reste dans la gorge

 

(Une forme bleue m’effleure, entre parenthèses, je fais une courte description du renversement du texte. Le livre équilibre libellule niveau de David Lespiau est couché à plat sur la table. Dans la fraction de seconde où il se retrouve dans ma main, il change sa trajectoire aussi vite que l’insecte marqué sur sa page couverture. Je prends les vers, les déplace dans l’air, les repose dans un autre ordre, pour mesurer le poids instable de ma main sur le papier :

 

« Verser du plomb fondu dans de l’eau. Juste lire, dire, refaire la même chose.
C’est ici que je me trouve. Ici qu’ont lieu les phrases.
Il n’y a aucune façon de passer de là à là.
Il y a un angle mort dans cette pensée. »)

 

ma voix est plus haute que toi

ça commence par un feulement

un piaillement

qui vole je vole tu voles on s’envole

 

Accroche-toi à mes tectrices, rappelle-toi où se trouve le mot sur mon dos, on part, je te ferai voir les couleurs de tout ce que tu peux entendre.

Viens au-dessus des lignes, dans ma voix qui chante plus haut que toi.

 

Bari, le 6 juin 2017
Pressentiment de l’accident naval. Aujourd’hui dans le port de Bari, j’ai marché longtemps sur la promenade qui longe l’Adriatique. Il y a peu de vent. Je nage et je pense au cahier que j’écris, que je t’écris. Je vais le terminer demain dans le bateau. Je pensais que je pourrais trouver un autre billet sur la côte de l’Albanie jusqu’à Tirana, mais les trains sont suspendus. Le mouvement du bateau ne donnera pas le même effet sur les formes de mon brouillon. Je pense : des lettres plus rondes, des vagues moins linéaires. Je prendrai la direction du navire dans le creux de ma main. Je me souviens que je vais vers ton texte, je te lis, mais je ne sais pas si c’est ton histoire qui vient vers moi, ou si j’invente autre chose. Puis plus tard, je me dis que j’ai rêvé, je me trouvais peut-être dans un livre. Et la nuit, apparaît un spectre de couleurs accidentelles. Pour faire perdurer mon étrangère inquiétude de ne pas savoir si je flotte ou si je coule.

  1. Margaret Wetherell, « Bodies and sense-making are like two sides of the same sheet of paper », Affect and Emotion: A New Social Science Understanding, Los Angeles, London, Sage, 2012.
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Vision_des_oiseaux
  3. Rainer Maria Rilke, Boris Pasternak et Marina Tsétaïeva, Correspondance à trois : été 1926, coll. « Du monde entier », Paris, Gallimard, 1993.
  4. Johann Wolfgang von Goethe, Traité des couleurs, Paris, Triades, 1980.