L’éclat des figues avant l’explosion

J’attends Constantina dans la maison presque vide. Elle aurait dû arriver il y a vingt minutes, ou deux heures, ou trois, je ne sais plus; ma montre s’est arrêtée hier, comme un présage du temps qui finit. Son avion s’est peut-être écrasé ou un bagage suspect a encore explosé et il a détruit l’aéroport. Si j’avais la télévision, je le saurais. Je l’imagine victime des formalités douanières ou des taxis qui la baladent en ville; ils rechignent toujours à venir dans le quartier, à moins d’un gros pourboire.

Je n’ai pas envie de voir Constantina. Je n’ai envie de voir personne.

Je me crois délivrée de sa visite lorsqu’on frappe à la porte, de petits coups amusés qui forment une mélodie. C’est Constantina. Nous nous tombons dans les bras, nous poussons des cris, nous comptons les années sur nos doigts et nous nous prenons par la taille pour gagner le jardin. Elle n’a pas changé.

Sa valise a été perdue, qui contenait une attention pour moi. Alors Constantina s’est arrêtée en chemin pour acheter un modeste présent au détour d’un marché : des figues. De belles figues bleues bien mûres. Je pose le sac en papier brun sur la table en bois de la terrasse. Quelques guêpes et des mouches viennent aussitôt tournoyer par ici, attirées par le cœur sucré de cet étrange cadeau du ciel. Nous moulinons des bras pour les écarter; les aisselles de Constantina sont poilues, comme à l’époque de l’université. Elle n’a pas renoncé à ce combat.

Les insectes, toujours plus fous et plus nombreux, gâchent d’avance mon plaisir.

 

*

 

Nous discutons tout en chassant les guêpes avec nos mains. Constantina me parle de ses espoirs déçus, de ses rapports tendus avec sa directrice de thèse. Un doctorat ne suffira pas à lui assurer un avenir; elle continue pour la beauté du geste. L’échec ne fait pas partie de son vocabulaire mais, cette fois, Constantina la guerrière est dans l’impasse.

Lorsqu’elle entame l’explication de son projet de recherche, une révision de la traduction polonaise de la Bible, je décroche. Ces raisonnements académiques sont devenus trop compliqués pour moi. Tandis qu’elle s’épanche, convaincue que je suis ses développements intellectuels, ses mouvements deviennent de plus en plus brusques face aux nuisibles qui reviennent à la charge près des fruits.

Moi, entre deux phrases, quand elle reprend son souffle, je tente de décrire mon quotidien, sans avoir grand-chose à raconter.

— Je vais à la mer tous les matins. Je passe plusieurs heures sur la plage.

Constantina s’étonne que je reste au lieu de déguerpir. Cela lui paraît insensé face à ce qui se prépare; elle invoque mon état. Alors je mets ma main sur mon ventre avec componction et j’affirme savoir ce que je fais. Cette routine répond à un besoin, même si j’ignore lequel. Mais Constantina secoue ses longs cheveux sombres et demeure interdite, les yeux agrippés aux branches d’un rosier, où des fleurs couleur de sang explosent contre le ciel bleu.

 

*

 

J’ai envie de légèreté. Il me semble que nous avons perdu la légèreté qui teintait nos conversations d’autrefois.

Lorsque nous étions étudiantes, Constantina et moi passions des heures étendues sur les matelas de notre chambre, dans une résidence catholique très comme il faut, attendant qu’il arrive quelque chose. Nous pariions sur le temps que cette chose mettrait à se produire, nous parlions de la fin du monde, nous riions beaucoup et la brise étouffante qui agitait les rideaux de tulle sale emportait nos voix.

Nous étions un peu ivres : je fumais cigarette sur cigarette et Constantina dévorait des cerises à l’eau-de-vie par bocaux entiers, qu’elle mettait à congeler dans un freezer ridicule. Les griottes craquaient sous ses dents et le freezer tournait en continu dans la pièce. Un boucan épouvantable.

— Tu te souviens du freezer? je lui demande.

Constantina semble décontenancée à l’idée que je sois remontée si loin dans le temps. Cette Constantina que j’aime n’existe peut-être plus. La gravité l’a rattrapée et la tient dans ses filets. Je me découvre si détachée de ses préoccupations : ces philosophes qu’elle tente d’intégrer à sa thèse, à l’aune de questionnements contemporains, me semblent chercher à tout obscurcir. Et pour quoi?

J’ai besoin d’action concrète. Je gagne la cuisine pour préparer deux verres de thé glacé. Je n’ai plus de glaçons, je verse un litre d’eau minérale dans un sachet spécial avec un entonnoir en plastique.

— Tu es folle? me demande Constantina qui a marché dans mon sillage.

— L’eau du robinet ne m’inspire pas confiance.

Je forme un nœud et j’enferme le tout au congélateur, suscitant un ébahissement qui me fait sourire.

 

*

 

Constantina caresse ses bras bronzés et examine le grain de sa peau, tandis que nous buvons notre thé, de retour sur la terrasse.

— C’est magnifique, ici, dit-elle, mais je ne comprends toujours pas pourquoi tu te mets en danger.

Je m’avise de la présence des mouches près des fruits et je décide de les effaroucher une bonne fois. Mes doigts se saisissent du paquet et le promènent en tout sens pour les disperser. J’ai peut-être abîmé les figues qui dormaient à l’intérieur. J’entrouvre délicatement le papier kraft et je vois une douzaine de ces douces formes noires, entassées les unes sur les autres comme de petits animaux poilus ensommeillés. Elles semblent intactes.

— Je les ai lavées, m’informe Constantina.

— Avec quelle eau?

Sa grimace répond aussi bien que des mots.

Avant, j’avalais n’importe quoi, même ce qui était tombé à terre. J’ai changé. Avec ma grossesse, je dois me montrer très attentive à l’hygiène, surtout alimentaire. Péniblement, avec des termes choisis, j’explique à Constantina qu’elle a fait une erreur. Si les figues n’avaient jamais été contaminées, j’aurais pu les nettoyer comme je m’y efforce avec d’autres végétaux. Désormais, rien ne pourra éliminer ce qu’elle a mis dans ces fruits, rien que la cuisson.

Ses traits se figent à cette annonce. Avec une candeur feinte, je déclare :

— Ne t’inquiète pas, j’en ferai de la confiture.

Mais ce n’est pas vrai. Je les jetterai toutes.

 

*

 

Le parallélisme de nos existences est tout à fait mort.

Certes, nous avons partagé une chambre dans un foyer catholique pendant trois ans. À cette époque, je connaissais Constantina mieux que ma propre personne. J’ai même touché ses aisselles velues et posé ma langue sur leur texture de velours. Pour savoir. Les risques sanitaires ne me concernaient pas. Constantina me racontait comment elle était devenue l’objet du fétichisme de certains hommes qui la vénéraient, collectionnant ses poils. Je l’imaginais en déesse d’un groupe libertaire, que la sexualité n’effrayait pas. Mon amitié pour elle devait beaucoup à ce rôle.

J’étais une parfaite idiote; Constantina mentait. Tout le monde ment sur ces sujets-là.

Elle se contente à présent d’un appartement de deux pièces dans la banlieue de Lodz, qu’elle partage avec un couple. Elle dort dans une alcôve de la cuisine et, le plus dur, dit-elle, ce n’est pas l’odeur de friture qui encolle ses cheveux, ni les vagissements en plein orgasme de l’autre côté du mur. Non, le plus dur, c’est d’admettre que ses colocataires ont mieux réussi qu’elle : il est videur dans une discothèque, et elle, danseuse, un titre qui ne veut rien dire (cette femme tapine en boîte). L’homme plaît beaucoup à Constantina mais il ne la regarde pas. Elle n’est qu’un loyer, un étage de frigidaire, un quart d’heure de salle de bains.

Constantina m’est devenue étrangère, son corps également. La beauté qu’elle entretenait si attentivement s’est évanouie parce qu’elle l’a perdue de vue. C’est désormais une femme seule et très ordinaire, qui met toutes ses facultés au service de la connaissance humaine. Moi, j’attends mon enfant : je ne suis jamais seule.

 

*

 

Il n’y a pas de père.

Constantina évite de me regarder.

 

*

 

En soirée, la chaleur devient exécrable. Nous quittons la terrasse, où les moustiques nous tourmentent, pour la cuisine. Les murs nus et la lumière crue de l’ampoule offrent un décor minimaliste; nos voix résonnent.

Pour court-circuiter les fourmis, je place le sachet de figues au réfrigérateur. Puis, je sers à Constantina un peu de viande de mouton en ratatouille. Elle mange de bon appétit mais décline le vin rouge que je lui propose, se refusant à boire seule. Nous trinquons à nos retrouvailles au thé glacé.

Pour occuper nos mains, nous finissons par jouer aux dominos. Nos regards se frottent aux petites pièces de bois, où chaque point est une brûlure, et nous formons des serpentins au fil des parties. L’une d’elles ne semble jamais finir; aucune de nous ne parvient à conclure. Nous laissons le jeu sur la table quand advient l’heure du coucher.

Il a été décidé que j’hébergerai Constantina – comment faire autrement? Je lui propose de partager ma chambre, en souvenir de nos nuits blanches d’étudiantes. Je n’ai pas d’autre lit que le mien de toute façon. Mais cela, elle l’ignore. Un éclair de joie la traverse.

Nous tâchons d’agir avec la désinvolture qui nous habitait jadis. J’ouvre les draps, immaculés et rêches au point de rappeler ceux des hôpitaux. Je les ai changés exprès. Nous enlevons tous nos vêtements et nous nous étendons. Constantina passe sa main sur mon ventre et découvre la vie qui s’y agite.

— Tout un monde, dit-elle platement.

 

*

 

Cela arrive d’un coup, au milieu de la nuit. Je me réveille, j’ai infiniment mal. Mon souffle est si profond qu’il se transforme en un long râle fondateur.

Je ne comprends pas pourquoi tout se déclenche maintenant. Mon corps se trompe. Peut-être que l’enfant cherche son père et croit l’avoir trouvé en Constantina, à moins que je ne délire. Ou je n’ai pas su compter les mois, même la plus simple arithmétique m’assomme littéralement. Lorsque je vois l’éclosion des roses et les mystères de la création, je suis abattue à l’idée que nous nous référions encore aux faits et aux chiffres comme à l’unique vérité.

Mais je n’ai pas le temps pour la poésie : l’enfant vient, là, dans l’aube qui tarde.

Mes soupirs finissent par éveiller Constantina. Elle repousse sa longue chevelure noire où son sommeil l’a égarée. Sa mère était médecin, elle sait quoi faire. Elle court chercher une bassine d’eau et un linge.

Durant son absence, je songe que ce nouveau souvenir me liera à elle pour toujours. Jamais je ne pourrai regarder l’enfant sans me rappeler que je dois sa présence à Constantina, sans repenser à sa thèse, à sa Pologne, à son logement de fortune et à ses fornications contrariées.

Elle revient, s’installe en lotus à mes pieds et masse différentes parties de mon corps avec de l’huile trouvée je ne sais où. Je n’ai pas le courage de m’y opposer.

Nous attendons, Dieu sait combien de temps. Une fois l’accouchement enclenché, il peut prendre fin en une minute ou durer des heures. Nous sommes dans l’expectative, rendues sourdes à tout le reste. Les jalousies repeignent la chambre en gris, nos corps aussi, et nos âmes. Je vois de la poussière partout, qui colle à nos peaux. C’est une catastrophe.

Finalement, j’expulse ce que j’ai en moi, dans une violence inouïe. Je ne peux pas croire qu’il s’agisse de mon enfant, que sa venue s’avère si douloureuse.

— Qu’est-ce que c’est? je demande.

Les yeux de Constantina papillonnent, baignés de larmes.

— C’est une bombe, elle répond.

Les muscles de ma nuque se contractent et je relève la tête pour voir. Malgré la pénombre, je distingue les formes nues et rassurantes de Constantina, agenouillée entre mes jambes, et dans ses bras, sous ses seins, elle tient une bombe, c’est vrai, d’un métal noir et luisant. Avec une mèche qui dépasse comme en ont celles des dessins animés.

— Est-ce qu’elle va exploser?

— Je ne crois pas, répond Constantina. Pas tout de suite. Dans vingt ans, peut-être.

 

*

 

Je suis faible, je veux qu’on me nourrisse.

— Constantina, je souffle. Va me chercher tes figues.

Un bras derrière la nuque, elle éloigne ses cheveux de son dos pour se rafraîchir. Dans ce mouvement cambré, son diaphragme creuse son ventre, puis elle se remet d’aplomb et son pas lourd s’éloigne.

Un temps infini passe, vingt minutes, ou deux heures, ou vingt ans, je ne sais pas. Finalement, Constantina revient, s’installe au bord du lit et porte un fruit à ma bouche. Je mords dedans, tant pis pour l’hygiène à présent. Je n’en ai pas mangé depuis si longtemps… Je décide de planter un figuier au fond de mon jardin pour vivre à l’ombre de ses branches avec ma bombe. Ma bombe.

— Où est la bombe? je demande.

Constantina sursaute et lâche la figue qu’elle tenait. Le bruit de son explosion au sol est terrible. Sa chair rose écrasée sur le carrelage a tout sali. Les fourmis viendront en colonnes pour s’approprier les restes et, désormais, chaque matin, en me levant, je devrai prendre garde de ne pas mettre les pieds dans ces éclaboussures.

Constantina court à la cuisine et s’en revient penaude.

— On ne laisse jamais une bombe sans surveillance, je la sermonne.

Tremblante, elle hoche la tête et, devant sa contrition, je lui pardonne.

Le temps va passer très vite maintenant, c’est évident. Dans ma tête revient une ancienne berceuse que j’avais oubliée depuis longtemps, dont je sais encore les paroles. Je chante, Constantina chante, nous chantons toutes les deux pour la bombe qui s’endort, serrées flanc à flanc face au miracle de la vie.