L’atelier des voix : portrait de René Lapierre

Premièrement on ne sait pas.
Il y a
de l’abandon
de la détresse.
Ça vous arrache.
On se met à déparler
nos cœurs se renversent1.

 

À l’origine, la fin

J’ai commencé par Les adieux. Adieu à quoi? Une image, une identité, un nom… J’aime à penser que, comme en bien des choses, il fallait en finir pour commencer. C’est ainsi que j’ai rencontré une main, une voix. Dans l’écriture patiente de René Lapierre s’ouvre une main qui donne et qui pointe, vibre une voix qui dit tiens, qui dit viens. Comment a lieu une rencontre? Je ne sais pas. On ne peut jamais saisir que ce qui nous a d’abord saisis, au cœur de soi, en cet impossible lieu où le dedans et le dehors peuvent se toucher, s’entendre.

 

Écrire, aimer : être comblé de faim, réinscrit dans l’ordre du désir, jeté dans l’ouvert. Quand c’est vrai, c’est un enchantement qui fait trembler la parole, qui la reconduit à son manque, à sa nudité. La parole nue abandonne l’idéal et donne ainsi à vivre une sorte de honte bénie, honte des imperfections de la voix, de ses hésitations, de sa part inassignable, inassimilable, irrécupérable. C’est par l’épreuve de ce manque même que la rencontre peut avoir lieu, car c’est par lui seul que le sujet peut sortir de lui-même et s’abandonner à ce qui l’excède.

 

J’ai trouvé tout cela en découvrant l’œuvre de cet homme dont m’ont souvent parlé, avec autant de respect que d’affection, ceux qui ont eu la chance de suivre ses ateliers de création à l’Université du Québec à Montréal ou bien d’être dirigés par lui, dans le cadre de leur maîtrise en création.

 

Le bégaiement du monde

J’ai donc remonté le fil de ses recueils de poésie et de ses essais, tous traversés par les mêmes questions tenaces, le même effort d’acheminement vers le dehors, le même cœur troué de don. « Mais de quoi ça parle? » m’a demandé un ami curieux. Pour une raison que j’ignorais alors, la question m’a choquée. Même s’il s’agit de l’une de mes lectures les plus chères des dernières années, je n’ai pas su quoi répondre, parce que ça a touché au plus intime, au plus inconnu de moi-même. Ma lecture avançant, les recueils et les temps se sont confondus en moi, ce qui n’est pas bien étonnant tant est cohérente la démarche du poète.

À la table de travail, je ne sais pas par où commencer. Ma parole avec ses coupures, ma voix et ses bégaiements, ses hésitations et ses manques me semblent insuffisants.

 

Et pourtant. À ce qui parle, honteusement
chacun demande de se taire. Que disparaissent
de nos mémoires les mots inconvenants
(leur chair, leurs souffles), et tout ce qui a mal
simplement de parler.

 

Pas capable de nommer, pas sûre d’avoir tout bien compris. Me reviennent alors les paroles qu’une femme adresse à Pascetti, figure récurrente des recueils de René Lapierre, dans La carte des feux : « J’ai tant à vous dire, et cependant je ne sais rien du tout. » Pour l’heure j’ai compulsivement compilé des notes, tenté de repérer des thèmes, des contenus, succombé à la quête de sens. J’ai trop essayé. Je me sens perdue. Pour toujours perdue. Tout s’arrête en moi. Je me laisse choir dans mon lit sous une couverture de silence. J’attends que quelque chose arrive ou je n’attends plus rien; je ne sais plus. La voix d’Aimée soit la honte me lance : « Laisse tomber. Dis seulement les choses comme elles sont. » Aussi bien dire : recommence, essaie d’écrire ce qui ne se dit pas, éprouve la « joie de ne rien comprendre2 ».

 

Désencombrer l’atelier

Car écrire, pour René Lapierre, n’est ni produire, ni prendre, ni même comprendre. C’est plutôt une discipline, un processus, un don, une sortie de soi qui s’articulent autour du manque et qui ne peuvent avoir lieu que si l’on accepte d’abandonner certaines choses sur le seuil de l’atelier. À ce moment :

 

Tu ne peux pas être plus seul.
Tu ne peux pas.
Vois comme c’est beau.
Tu ne peux pas3.

 

Il appelle à la nudité, au désencombrement. En ce sens, toute son écriture nous encourage à résister à ce qui tend à scléroser le processus de création en le subordonnant à la logique du marché, à la dynamique de la consommation et de l’appropriation, bref, à ce qui nous éloigne de la beauté et de la vérité.

 

C’est que la logique de production parasite l’écriture. Quand on les considère uniquement comme des produits finis, les textes sont inféodés à des considérations parasitaires. Les œuvres sont ainsi classées, hiérarchisées, limitées à des genres, réduites à leur sens, instrumentalisées. Elles seront – ou ne seront pas – de la littérature; combleront – ou pas – les lecteurs.

 

Or, assigner le texte ou celui qui écrit à une fonction de ce genre, c’est lui imposer un rythme qui n’est pas le sien et c’est nier l’expérience du manque autour duquel il s’articule. Chez René Lapierre, la temporalité liée à l’écriture relève de l’apparition et de l’avènement. Il n’y a pas, chez lui, rythme lié à la production, ni même à l’attente d’un résultat, seulement un enracinement dans la patience du temps que prennent les choses à se dire.

 

L’épreuve du manque

Ainsi, le texte ne vise pas à combler quoi que ce soit chez Lapierre, il nous reconduit plutôt à l’épreuve du manque, qui est au cœur de sa démarche. Ce qui manque n’est pas ce dont je suis privé et que je pourrais éventuellement posséder, mais plutôt ce qui me constitue et qui m’échappe, ce qui peut apparaître en moi et qui n’est pas moi; le dehors que je ne pourrai jamais mettre en boîte. C’est au moment où l’on accueille le manque et qu’on dégage un espace pour pouvoir l’entendre que l’écriture commence. Pour René Lapierre, considérer l’écriture en termes de production et de contenus ou même de sens, c’est exposer la voix du sujet créateur à une forme de violence :

 

Parce que la réalité, en regard des pratiques d’accélération du rendement et d’accroissement du profit, est pauvre, insuffisante, irrémédiablement lente. Et que dans cette lenteur elle est inattentive non seulement à ce que je suis, dont elle n’a nul souci, mais encore à ce dont je suis séparé. Arbres et nuages, feuilles, terre, choses effacées, impondérables, recommencements4.

 

La charge critique à l’œuvre vise d’abord à libérer la voix de ses entraves. Pour entendre quoi? Quelque chose de plus fragile et de moins parfait que la voix idéale, qu’il faut renoncer à atteindre si l’on veut entrer dans l’écriture. Voix hésitante, trouée, tâtonnante comme ce qu’elle essaie d’exprimer : bégaiement du monde ou inassimilable beauté. La voix devient ainsi le lieu où le dedans et le dehors communiquent. « C’est où, dehors? demande le poète. C’est là où je ne suis sûr de rien, et où pourtant je puis prendre appui, modestement, sur le métier5. »

 

 

Pour en finir avec le désespoir

Pour moi, chacune des œuvres de René Lapierre est une station dans le parcours de celui qui cherche à dire ce qui ne peut être nommé ou qui nomme ce dont on ne saurait que faire. Je serais tentée d’avancer que l’œuvre du poète est une leçon d’écriture, d’amour et d’écoute, mais il n’a absolument rien d’un donneur de leçons ou d’un producteur de discours. Ainsi, Qui parle? De quoi ça parle? Quel est le message? ne devraient pas être des questions posées au texte. Elles nous condamnent à l’affolement, au désespoir.

 

Le désespoir que pointe René Lapierre dans ses textes, du moins comme je l’entends, est celui du désir que l’on dénature et culpabilise en tentant de le dresser à coups de slogans publicitaires, de le réduire à un objet possédable, qui ne cesse de se reproduire par imitation. Le désespoir génère des discours privés de voix, des discours si formatés, parasités, encombrés qu’on ne peut plus y trouver l’espace essentiel à toute création : le manque.

 

Il oppose ainsi la littérature (finie, faite de productions) à l’écriture, processuelle par essence. La première, nous dit René Lapierre, « assujettit sans nuance tout art qui, en simulant le fonctionnement d’une économie de marché, se définit à l’intérieur d’un imaginaire de la réserve (sens infini, inépuisable) plutôt qu’en fonction d’un imaginaire de la transmission (offrande, gratuité)6. »

 

L’ouvert

L’écriture, comme l’amour, comme la beauté, ça ne s’arrête jamais, on n’en finit jamais avec elle. Ce qu’elle a à nous donner n’est jamais pour tout de suite. Écrire, c’est d’abord dégager un espace pour la voix. C’est ainsi qu’il faut entendre l’image de l’atelier vide – un lieu désencombré ouvert à l’advenir, au dehors. « Nous ne voyons pas le vide, écrit-il. Simplement, grâce à lui, nous voyons. Quoi donc? De l’ouverture, de la possibilité. L’art ne s’attache pas aux œuvres, n’arraisonne pas la forme. Il est attentif en elles à ce qui s’ouvre incommensurablement7. » Cette béance, ce qui s’ouvre, vibre du souffle qui y entre ou qui en sort. Cette vibration, c’est la voix, lumière et obscurité conviées au même endroit. Pas une voix reconnaissable, personnelle, seulement une voix juste qui tente de faire entendre ce qui peut passer par le souffle.

Ainsi est l’œuvre de René Lapierre pour moi, elle ne cesse de me parler, de m’accueillir jusque dans ma détresse. Le vent s’engouffre doucement par la fenêtre entrouverte de ma chambre. Le rideau bâille lentement. Quelques rubans de lumière apparaissent et disparaissent. Pas grand-chose, mais je suis là, je regarde, parce que je n’ai plus rien d’autre que des boulettes de papier raturé qui gisent au sol. J’aimerais n’être pas seule à voir cela. Rubans de lumière sur un mur nu. Je songe à « l’ombre froissée du vent » évoquée dans Piano. Deux musiques qui se ressemblent. Je finis par me lever, enfin.

 

La joie de l’abandon

Nul désespoir dans la démarche de René Lapierre, de l’abandon seulement :

Abandonner ça ne veut pas dire laisser tomber. Ça veut dire faire confiance. À ce qui vient, peut-être. Mais surtout à ce qui manque, et qui tôt ou tard croisera votre route, vous touchera si seulement vous cessez de faire obstacle, de vous crisper orgueilleusement. […] Vous ne déciderez de rien. Vous ne serez pas écrivain. Vous trébucherez dans le sentier, vos mains s’enfonceront dans la boue froide, sous les feuilles brunes et glacées8.

Abandonner l’idée de la voix parfaite, abandonner l’idéal du sens, son nom, son image, son ego. S’abandonner pour ouvrir un espace où l’autre peut apparaître. C’est à cette condition seulement que la rencontre peut avoir lieu. Ainsi, pour René Lapierre, « écrire ne résulte pas d’une décision mais d’un délaissement, d’une ouverture qui touche en premier lieu le moi, l’identité, le nom9 ». Faire de la place, désencombrer. Rester sujet tout en acceptant de cesser d’être quelqu’un dans l’ouvert. Ce n’est pas René Lapierre, « l’homme civil », qui parle dans l’écriture, c’est une voix multiple (il parle lui-même de polylogue, par opposition au monologue), une voix qui change d’identité, par lui peuvent parler les voix de tous, donc la voix de personne :

Devrais-je dès lors me risquer?
Comment devrais-je commencer?
Je m’appelle Clara, aux bouquets
d’anthracite; Siloé —
— avec ses cheveux punk
et son doberman de deux mois.
Je m’appelle Héra, la déesse
aux grands yeux.
Je m’appelle Margarita
Carmen Cansino, dite Hayworth
Rita. Je m’appelle Solomon.
Je m’appelle René10.

« Accepter, écrit René Lapierre, est en nous-mêmes : moment du vide, nudité du reconnaître. Geste par lequel nous nous défaisons du savoir et de l’identité. Non pas pour disparaître, comme s’il s’agissait là d’une fin, mais pour faire partie11. » Écrire sur ce que l’on n’atteindra jamais, montagne, fleur, visage. « Ainsi, écrit-il, ce que tu aimes ne s’attache pas à toi. // Tu ne le retiens pas12. »

Entrer dehors

Écrire à côté, s’abandonner. Avoir le dehors, l’autre, au creux du ventre. Le soi désinvesti de la personne. C’est ainsi que l’on peut comprendre ce qui a lieu dans les vers suivants :

 

Si je disparais
si je viens à disparaître
ce sera ainsi :
par le dedans de moi-même
vers vous13.

 

Il s’agit ici d’« entrer dehors14 », par l’écriture, qui, chez René Lapierre, est pratiquement synonyme d’amour. Car toujours, il me parle, il nous parle, nous accueille – notre voix lui importe. La forme de son écriture est pure adresse. Si l’on peut chercher et trouver un sens à ses textes, ce n’est pas en tant que signification, vouloir-dire, mais plutôt en tant que direction, acheminement, adresse à un tu infini, homme, femme, fleur, dieu. Ce tu sans cesse appelé, scandé, prié est le manque, il est ce pour quoi le sujet s’ouvre, ce pour quoi il dégage un espace, ce à quoi il prête sa voix. C’est le tu que celui qui écrit cherche à toucher, à voir, à entendre.

 

Mon dieu est une main que j’embrasse, un principe de division, un rouleau compresseur, une raison de s’enfuir, un bas de nylon.
Mon dieu est toi, et tous et toutes. Écoutez-moi je vous en prie.
Je t’en prie écoute-moi15.

 

Pour que la prière soit exaucée, il faut faire de la place. Désencombrer l’atelier, la feuille, pour laisser parler ce tu dans une pure posture d’accueil, sans tenter de le dominer. « Si écrire est un acte de résistance, alors écrire et aimer vont ensemble, ils sont critiques et politiques eux aussi », écrit-il. En quatrième de couverture des Adieux, il ajoute à cela ces mots aussi justes qu’étonnants : « L’amour n’est pas une affaire personnelle. » C’est l’affaire d’un manque et d’un don.

 

Donner ce qui nous dépasse

Écrire, c’est aussi donner. Mais donner quoi? Dans Les Adieux, on trouve une réponse : « Très exactement / ce qui me dépasse, et qui ne peut pas / être possédé16. » De même, dans Pour les désespérés seulement : « Le moment est venu. Je vous lègue / ce que je n’ai pas compris / pas achevé – tout mon amour / si je puis dire devant vous / dignement cette chose-là17. » Nous est donc donné ce qui excède le poète, la beauté dont on ne saura jamais que faire, comme les fleurs, les plantes, la végétation qui traverse Pour les désespérés seulement et que le poète ne peut que nommer, insérer entre les pages, comme on ferait un herbier. Et moi, lectrice, suis-je, serai-je jamais capable d’aimer moi-même assez pour recevoir ce qui m’est donné ici? Une dernière fois, le dialogue a lieu :

 

Mais aimer est sans cause.
Aimer est sans bord.
Aimer ne s’ensuit pas mais reste
sans dû, sans
dette. Comment alors cette chose
se peut-elle, comment supportons-nous
cela?
Peut-on un jour, dites-moi
aimer assez?
Être assez nu
pour cela?
— Oui.

 

J’imagine cet ami devant lequel j’ai bredouillé l’autre jour. Je ne crois pas que je serais mieux à même de répondre à sa question aujourd’hui. Je l’entends ajouter : « Alors, les livres de René Lapierre, ça parle d’amour? » Non. Ça ne parle pas d’amour, ça aime.

 

 


  1. Traité de physique, Montréal, Les herbes rouges, 2008, p. 91.
  2. Pour les désespérés seulement, Montréal, Les herbes rouges, 2012, p. 105.
  3. Piano, Montréal, Les herbes rouges, 2001, p. 88.
  4. L’entretien du désespoir, Montréal, Les herbes rouges, 2001, p. 50.
  5. « Construction d’un espace pour la voix », Chambre claire : l’essai en question, 22 juin 2015, www.chambreclaire.org/texte/construction-dun-espace-pour-la-voix.
  6. L’atelier vide, Montréal, Les herbes rouges, 2003, p. 70.
  7. Ibid., p. 104.
  8. Figures de l’abandon, Montréal, Les herbes rouges, 2002, p. 12-13.
  9. Ibid., p. 13.
  10. Les adieux, Montréal, Les herbes rouges, 2017, p. 106.
  11. L’atelier vide, p. 118.
  12. Aimée soit la honte, p. 53.
  13. Pour les désespérés seulement, p. 90.
  14. La carte des feux, p. 16.
  15. Ibid., p. 95.
  16. Les adieux, p. 373.
  17. Pour les désespérés seulement, p. 135.