Chronique myclonique

Enfant, j’éprouvais souvent cette sensation de tomber dans le vide au moment de m’endormir. L’impression de perdre pied et de chuter d’un ravin, d’un édifice. La tête renversée, le cou presque détendu. C’était un état récurrent, et sa familiarité m’était peu inquiétante. J’en discutais parfois avec mes amis, avec mes parents. On savait de quoi je parlais. Tout le monde semblait l’avoir vécu au moins une fois.

 

Ce phénomène, qui s’appelle myoclonie d’endormissement, concernerait plus de la moitié de la population. Certains chercheurs le lient à un réflexe archaïque, qui nous aurait évité, dans un lointain passé simiesque, de dégringoler des arbres dans lesquels nous nichions. D’autres considèrent qu’il s’agit d’un sursaut paniqué du cerveau, lorsqu’il confond l’approche du sommeil avec celle de la mort. Ce ne sont que des hypothèses, les causes véritables de la myoclonie demeurent encore mystérieuses.

 

Chaque fois, la sensation de la chute était si réelle qu’elle me tirait brusquement des limbes, comme sous l’effet d’une détonation. Je demeurais sur le qui-vive quelques instants, le temps de prendre conscience que j’étais ancrée dans un lit très ferme. Mon cœur se calmait, je me recouchais puis sombrais dans le plus ordinaire des sommeils.

 

Le problème a commencé l’été dernier, alors que ma dernière myoclonie remontait à plus d’une décennie.

 

Ma blonde venait de partir pour la semaine dans sa famille en Ontario. L’après-midi suivant son départ, j’ai appris que mon troisième roman ne pourrait pas être publié. Son intrigue était identique à celle d’un livre tout juste paru, d’une auteure montréalaise dont j’ignorais l’existence. La coïncidence était surréelle. C’était beaucoup trop risqué, expliquait mon éditeur dans son courriel.

 

J’ai été incapable de lui répondre.

 

Un trou s’est formé dans mon ventre, évacuant mes larmes et tout le reste avec lui.

 

Trois ans de ma vie venaient de flamber. Je n’ai pas voulu annoncer la nouvelle à ma blonde, de peur qu’elle ne revienne pour me consoler. Je ne voulais pas gâcher ses vacances. Et je déteste inspirer la pitié.

 

J’ai googlé le nom de l’auteure, une espèce de grande brunette à peine plus jeune que moi. Son premier roman connaissait une excellente réception, on qualifiait son sujet d’innovateur et son intrigue, de bouleversante. Je suis allée sur Goodreads pour le noter une étoile et faire baisser sa moyenne déjà très haute.

 

J’ai supprimé tous mes fichiers de manuscrit, puis fait le ménage complet de l’appartement.

 

Il était passé 2 h du matin quand je me suis étendue, exténuée, le ventre vide. Le sommeil ne s’est pas fait attendre. J’étais sur le point de m’endormir quand le matelas s’est dérobé sous mon dos et que j’ai basculé dans le vide. Au début, c’était presque jouissif. Je sentais le vent glisser sur ma peau, à travers mes cheveux. J’ai chuté, un moment, trop longtemps. J’ai tenté de remuer mon corps, de l’extirper du sommeil. Peine perdue. J’étais prise dans une sorte de sas, un court-circuit d’une durée incalculable. Plusieurs minutes ont dû s’écouler. L’absence de gravité commençait à me soulever les entrailles, dont le contenu me revenait au bord des lèvres.

 

Une voix inconnue répétait quelque chose, d’abord de manière presque inaudible, puis avec de plus en plus d’insistance. C’était une voix d’homme, et ce quelque chose ne comportait que trois syllabes. Au moment où j’allais en capter le sens, mon corps a finalement rencontré un sol dur, sur lequel il s’est écrasé. J’ai senti une brûlure vive au sommet de la tête : j’ai compris que ma colonne venait de défoncer la paroi de mon crâne.

 

Je me suis redressée en hurlant, un goût de fer dans la bouche, les poings serrant mes draps. Des crampes me mordaient les mollets et mon cœur se serrait entre mes côtes. La froideur de l’appartement vide tranchait avec la moiteur de mes couvertures.

 

Par la fenêtre ouverte, j’entendais des voitures rouler sur la chaussée humide. Le son de leurs pneus faisant éclabousser les flaques d’eau a achevé de me ramener à la réalité.

 

Je suis allée boire des verres d’eau pour me désaltérer et deux drams de scotch pour me calmer les nerfs. Mes battements cardiaques ont mis un temps fou à retrouver un rythme convenable. J’ai programmé mon cadran pour 7 h. Autrement dit, il ne me restait qu’une heure de sommeil. La lumière commençait à découper les contours des stores quand j’ai enfin pu fermer les yeux.

 

Quelques secondes plus tard, le sol s’est à nouveau dérobé. La chute, encore plus longue que la dernière, m’a arraché un cri. La voix masculine s’échappait comme un râle de l’obscurité pour pénétrer dans mon esprit et y siéger. Impossible de déchiffrer la signification de son étrange mantra, même si la bouche me soufflait au visage une haleine aigre.

 

Des mains invisibles se sont mises à m’enserrer le cou. Terreur froide, pure. Au bord de l’évanouissement, j’ai rouvert les yeux.

 

Chaque parcelle de mon être pulsait, même mon cortex, que les piaillements du cadran faisaient résonner.

 

7 h. Malgré le fait que la tête me tournait sauvagement, je me suis levée pour mettre en marche la machine à café. Pas le choix. Je devais aller ouvrir le resto, j’avais déjà pris mes deux congés mensuels. Un autre et j’étais dehors. Je me suis enfilé un espresso avant de prendre la porte. La caféine ne m’a pas éveillée davantage, mais a généreusement alimenté ma migraine. Pour couronner le tout, le pot d’Advil était vide.

 

L’écran affichait l’arrivée d’un nouveau message. Ma blonde qui me souhaitait une bonne journée. Je n’ai pas su quoi répondre à part une face de bonhomme fatigué. J’ai dû revenir sur mes pas pour me munir d’un parapluie : il commençait à pleuvoir.

 

Samedi matin au resto à déjeuner, ou l’épreuve de la salle comble en attente de gras saturés. Je suis normalement une serveuse efficace et ordonnée. Ce matin-là, mon cerveau desséché intervertissait les numéros de table et les visages des clients. Mon gérant a remarqué ma négligence et m’a sommée d’être plus vigilante. Qu’on avait beaucoup de pertes aux cuisines, et que je devrais en payer les frais si je continuais à commettre des erreurs en série.

 

Mon pourboire n’a jamais été aussi lamentable et mon shift aussi interminable.

 

Je suis rentrée en fin d’après-midi et me suis écrasée sur le divan du salon. Je n’avais plus la force de répondre aux messages persistants de ma blonde, j’envoyais donc systématiquement des cœurs. Tout exercice de réflexion se trouvait hors de ma portée. Mon cerveau retrouvait un état primitif, inarticulé. J’ai allumé la télé pour m’affaler devant une sitcom. La pluie avait redoublé d’ardeur. Mes paupières se sont alourdies. J’ai fermé les yeux un instant, apaisée par les rires en canne et le tambourinement des gouttes sur la vitre. L’engourdissement généralisé était délectable.

 

Mais quelques secondes plus tard, le vent s’est mis à souffler. La voix éraillée me hurlait aux oreilles l’injonction incompréhensible. Mes bras tentaient de s’accrocher à des parois lisses, sans succès. C’était comme si tout se rétractait à mon contact, même mon intérieur semblait vouloir se scinder. Des mains étrangères se sont emparées de mes paumes et les ont tirées en sens contraire avec une force implacable. À tel point qu’elles m’ont déchirée. Le froid a envahi mon dos écartelé, et mes boyaux se sont déversés, libérés par mon abdomen fendu. J’ai reçu une décharge électrique en bouche. Un liquide sirupeux m’a fait comprendre que je venais de me trancher la langue avec les dents.

 

Je me suis redressée en hurlant, me tâtant l’intérieur de la bouche. Ma langue était à sa place. Les bras noués autour de mes épaules, je me suis bercée au bord du lit. Le choc se jouait et se rejouait encore, au point que mon corps s’est mis à tressauter. Ma paupière gauche est devenue incontrôlable. Mon corps ne m’appartenait plus.

 

Révulsée, j’ai vomi un liquide jaunâtre. Je n’avais pas l’énergie de nettoyer. Je suis simplement sortie de la chambre en refermant la porte, et regagné le salon pour y passer le reste des heures nocturnes, pensant qu’il m’en restait quelques-unes.

 

À partir de là, j’ai décidé que je n’allais plus dormir, que je préférais attendre l’aube que de risquer de me briser encore une fois. En fait, même si j’avais voulu le faire, des spasmes incessants cambraient mon dos. Les heures passaient, et je me suis mise à compter mes respirations pour évacuer cette onde de choc qui tremblait encore contre mes cervicales.

 

J’ai regardé l’horloge. Dans un sursaut de stupeur, j’ai constaté que je devais partir travailler sur-le-champ si je voulais éviter un retard. Je suis sortie en trombe, décomposée, les vêtements souillés, les dents entartrées. Ma trachée flambait.

 

Dehors, le ciel était gris opaque. Comme l’intérieur de mon crâne.

 

En voyant mon visage décomposé, le gérant a bien vu que je n’étais pas en état. Il a froncé les sourcils et m’a demandé si j’étais malade. Non, j’ai seulement très mal dormi. Son front s’est marqué encore plus profondément.

 

J’ai profité de ce dernier moment d’accalmie pour me faire couler un café derrière le comptoir. Le restaurant était plongé dans un silence ponctué de lointains tintements de vaisselle. Le bruissement de l’eau s’écoulant goutte à goutte à travers le filtre m’a apaisée. Mes épaules se sont détendues, chavirées par une musique modérée et chantante. J’ai sombré dans une apesanteur délicieusement enivrante, plané un moment au-dessus de mon corps, dans cet espace rassurant. Soudain, la voix s’est exclamée tout près de mon épaule, et j’ai reçu un poing en plein visage.

 

Mes sphincters se sont relâchés sous la surprise. Je me suis retrouvée debout au milieu d’une flaque chaude, l’entrejambe humide.

 

Le plongeur me fixait, la gueule ouverte. Le gérant aussi, de même que les premiers clients, qui sont rapidement ressortis.

Le resto a dû suspendre ses activités le temps que soient réparés les dégâts sanitaires. Et le temps d’un bref entretien entre le gérant, la proprio, et moi.

 

On m’a suspendue pour une semaine. On m’a dit de revenir quand je serai à nouveau fonctionnelle, apte à gérer mes besoins. J’ai traversé Saint-Denis, descendu dans le métro avec le fond de culotte vaseux. Je sentais les regards dédaigneux se poser sur ma fourche, que je ne prenais pas la peine de masquer. Je n’en avais plus rien à foutre. Je ne pensais qu’à mettre un pied devant l’autre, à ne pas m’écrouler de fatigue dans les escaliers.

 

Quand je suis entrée dans le wagon et me suis assise, l’écran de mon cellulaire a affiché l’entrée d’un nouveau message. De mon éditeur. Il avait peut-être changé d’idée. Il m’écrivait pour me dire qu’on allait finalement publier mon livre, et rapidement. Qu’il était désolé du malentendu. Un étrange élan s’est emparé de mon corps, comme si on m’injectait une dose de méthamphétamine. Mon cœur s’est accéléré. Je ne pouvais pas ouvrir le foutu courriel, faute de wi-fi.

 

Le reste du trajet s’est effectué en vitesse accélérée jusqu’à l’appartement, où j’ai débarqué en trombe et me suis jetée sur le portable. Une tonne de caractères gras s’accumulait, signalant autant de messages non lus. Me rongeant la lèvre, j’ai ouvert celui de ma maison d’édition.

 

C’était un envoi générique. La coordonnatrice m’invitait à un lancement.

 

J’ai refermé l’écran de l’ordinateur en sentant mon corps s’enfoncer dans la chaise, puis glisser au bas de la chaise, et s’effondrer sur le plancher. Rien, il ne restait rien qu’un sol collant, encrassé de poussière. J’ai tracé des ronds du bout du doigt, dans la saleté. Puis je me suis tournée sur le dos, me vautrant dans ma pisse et ma merde, et j’ai détaillé chaque objet du salon en me demandant la raison de sa présence au monde. Plusieurs minutes ont été consacrées à l’étude du ventilateur en marche, dont j’enviais la mobilité constante, régulière. J’ai voulu l’imiter, me disant que le mouvement de rotation était la meilleure condition d’existence. La luminosité de la pièce a fini par décliner en même temps que mon énergie. Avant longtemps, je me suis retrouvée assise dans le noir complet.

 

Au creux du silence, j’ai remarqué que la voix poursuivait sa litanie. Cette fois, elle était paisible, réconfortante. Presque amie. Je sentais qu’elle était là pour me guider, m’éviter de sombrer dans le traître de sommeil. J’ai décidé de l’accueillir, et de m’y accrocher.

 

Je repensais à cette vieille expérience russe de séquestration, lors de laquelle on avait interdit à des détenus de dormir pendant une période démesurée grâce des gaz stimulants. Au bout de quinze jours, les hommes ont fini par s’entredéchirer à mains nues et se cannibaliser. Certains sont allés jusqu’à manger leur propre chair.

 

Je comprenais plus que jamais la nature de cette folie qui les avait incités à se dévorer. En fait, cette folie consiste en notre condition de base. Nous nous croyons mus par un noble instinct de survie, or, pour la première fois, j’entrevoyais une nature humaine invariablement autodestructrice. Notre désir le plus fort est de sortir de ce corps qui nous encombre. Je le sentais : la privation prolongée de sommeil fait sauter les derniers garde-fous nous préservant de notre inclination à la mutilation salutaire. La ritualisation du sommeil endort cette pulsion, et l’insomnie chronique l’éveille. Notre volonté première est de nous défaire du corps, ce que tentent de déraciner les inventions civiles et les conventions sociales, telles que les nuits de sept à huit heures, qui promeuvent la préservation de l’espèce. Lorsque l’esprit est forcé à l’éveil, il finit par se confronter à la face réelle du monde, d’une horizontalité effarante. C’est comme si notre esprit et l’extérieur s’aplatissaient pour former une unique galette aride et plate, retournant ainsi à l’état de conscience originel du réel, où tout est matière et insignifiance, et où toute valeur ajoutée s’évapore à mesure que le cerveau rétrograde. Ne reste alors qu’un résidu d’humanité enfoncé quelque part, loin dans les ténèbres de la privation, qui nous fait encore éprouver cette vague conscience d’être en vie.

 

Je rêvais de ce gaz d’éveil qu’on avait procuré aux prisonniers. Pour compenser, je buvais café sur café, jusqu’à m’en brûler l’œsophage. Je me suis rapidement tournée vers mes réserves de boissons énergisantes, que je combinais, et qui me foraient les méninges encore davantage. Tout vibrait dans la maison. Le grésillement des prises de courant et des appareils électriques inspirait un motif sonore régulier, soporifique. Parce que le processus de digestion endort, j’évitais de manger. Je buvais des litres d’eau pour éviter la déshydratation. J’invitais la voix à s’imposer, l’implorais de prendre place. Elle avait quelque chose de grand à m’annoncer, je le sentais.

 

Au quatrième jour, j’ai failli m’endormir. La voix n’a tonné qu’une seule fois, et fort, comme un coup de canon. J’ai senti que quelque chose avait arrêté son cours, qu’un flot que je n’aurais pas su nommer s’était interrompu. La voix ne murmurait plus.

 

Et j’avais enfin compris, au-delà des mots confus.

 

Comme les prisonniers russes l’ont fait. Bien sûr, c’est ce qu’il fallait.

 

J’ai trouvé les ciseaux et le petit couteau d’office Victorinox. J’ai d’abord appuyé l’une des lames biseautées des ciseaux contre la paume de ma main jusqu’à en faire jaillir une perle de sang. La douleur était subtile, voire inexistante. Trop faible pour m’électriser. La pointe acérée du Victorinox, quant à elle, m’a tiré des larmes de soulagement. J’ai tracé des sillons sur mes mains, mes bras, mon ventre et mes jambes. Ma vision se traversait d’éclairs et j’étais plus éveillée que jamais. L’équivalent d’une réparation dentaire à froid.

 

Chaque piqué de mon menton m’injectait une dose hallucinante d’adrénaline qui rehaussait mon sentiment d’alerte. Cet état limite de plus en plus risqué m’était paradoxalement de plus en plus jubilatoire, comme un triomphe perpétuel de mon esprit sur mon corps.

 

La technique a su éloigner le sommeil pendant quelques heures, mais bien vite, il ne me restait plus de champ à labourer. Pendant un instant, j’ai encore failli sombrer, puis me suis ressaisie.

 

Je me suis tournée vers mon nécessaire à couture. La plus fine de mes aiguilles est devenue ma meilleure alliée. J’ai exploré ses capacités à poinçonner différentes parties charnues; lèvres, mamelons, cuisses, ventre, vulve. Le plus fascinant est qu’après un certain nombre de points, je n’éprouvais plus vraiment de douleur, seulement une sorte de vibration intérieure provoquée par la reconnaissance des stimulus. La plénitude de la chair libérée.

 

Je pourrais dire que j’ai connu l’extase de la toute-puissance. Mon mental s’éclaircissait comme un ciel lavé de ses nuages. Ses pensées traçaient des lignes claires, perpendiculaires, à l’image du réseau qui prenait racine sur mon corps.

 

Par moments, je m’assoupis encore, mais aussitôt que l’endormissement se fait sentir, que je sens l’imminence de la perte de contrôle, je reprends mes travaux de couture en insistant sur les foyers naissants d’infections. À mesure que la surface de ma peau diminue, la douleur s’amenuise. Le dedans et le dehors se confondent en une chair crépitante de bactéries. Je ne pense plus à rien. Tranquillement, une autre forme de vie s’empare de mon corps.

 

J’avais raison, le derme il faut l’ouvrir, comprendre ce qu’il y a dessous, caché sous les chairs. Bientôt, je ne serai plus qu’une plaie vive et sublimée. Je fouille encore plus profondément, jusqu’à l’os, pour aller exhumer quelque chose d’encore plus grand.

 

Dans mes pupilles dilatées, tout devient blanc.

 

Le lendemain, quelqu’un pousse la porte de l’appartement. Des pas familiers s’approchent, puis s’arrêtent net, tout près. Un cri se meurt dans une bouche que l’on couvre.