Winnipeg

L’autobus 24 m’a laissée ici, devant ce grand champ sorti de nulle part, au milieu de la ville. Une trêve de civilisation. Quand on s’éloigne du centre, la jolie Winnipeg devient pareille à toutes ses semblables nord-américaines, à toutes ces moyennes ou grandes villes bâties trop vite, bâties sans rêver. Ils étaient rêveurs, les premiers qui ont mis les pieds ici, ils avaient traversé tout un pays, à pied et en canot, ils arrivaient chargés d’espoir et de projets. Ils ont patiemment défriché leurs terres, morceau par morceau, ils ont lentement érigé leurs maisons, un mur à la fois, ils ont tranquillement bâti une ville qui leur ressemblait, une ville dressée fièrement à La Fourche, au confluent de la Rouge et de l’Assiniboine. Mais leurs descendants n’ont pas eu à se frayer un chemin à coups de rame, eux, n’ont pas pagayé durant des mois en rêvant de leur ville à construire, ils se sont paresseusement étendus vers l’ouest à dos de bulldozer, ils ont tracé des boulevards où alternent sans surprise des stations-service et des centres d’achats.

L’autobus 24 m’a laissée ici, devant ce grand champ qui a échappé aux Wendy’s et aux concessionnaires automobiles, devant cette étendue de tranquillité presque violente après trente minutes sur le boulevard Portage. The Living Prairie Museum. Douze hectares sauvés in extremis du progrès, douze hectares pour nous rappeler qu’il fut un temps où cette herbe verte et grasse s’étendait du sud du Manitoba au nord du Texas, il fut un temps où les bisons étaient des milliers à s’en mettre plein la gueule, il fut un temps où douze hectares étaient un million de kilomètres carrés.

Je suis débarquée dans la solitude de septembre, dans cette ville qui ferme ses portes aux touristes à la fête du Travail, j’ai marché longtemps dans ce musée vivant que j’avais pour moi toute seule. J’ai l’habitude des lieux incongrus, je finis toujours dans des endroits inattendus, menée par ma curiosité de nerd qui lit constamment sur ceci ou cela, qui débarque dans des villes pour la première fois en les connaissant déjà dans leurs moindres détails.

J’avais laissé papa à ses recherches généalogiques, me sentant vaguement coupable de préférer le grand air à la compagnie de vieilles religieuses poussiéreuses, mais ne dis rien, tu n’es même pas venu, toi. Je te montrerai les photos, des dizaines de photos de cette douzaine d’hectares de prairie, je t’entends déjà te plaindre qu’elles sont toutes pareilles, et je m’entends déjà te répondre que non, bien sûr que non :

Celle-ci c’est juste le champ. Ici, le champ avec un bosquet d’arbres. Ici encore le bosquet d’arbres, mais de plus proche. Celle-là, je me suis accroupie pour la prendre, l’angle n’est pas le même. Celle-ci, c’est à cause de la fleur, regarde la fleur, elle est belle, j’en ai vu juste trois comme ça, dans tout le champ. Celle-là, c’est à cause des nuages, as-tu vu la forme des nuages ?

On doit beaucoup au Manitoba, tu le sais, rien de moins que notre existence, notre existence commence ici dans le vent impitoyable qui balaie la plaine, l’hiver comme l’été comme l’automne arrivé trois semaines d’avance, tout juste au début de septembre. Nous devons notre existence à Ida Pelletier, de Saint-Boniface, tendre épouse de Paul-Émile Léveillé, un gérant de banque ayant quitté son Ontario natal pour atterrir dans la plaine manitobaine, en 1917. Si Ida Pelletier n’était pas morte en 1921, à 30 ans à peine, en donnant naissance à son troisième enfant, Paul-Émile Léveillé n’aurait jamais quitté le Manitoba flanqué de ses enfants encore aux couches, ne serait jamais venu à Montréal, n’aurait pas rencontré Diane Parent, ne serait pas devenu notre grand-père. Soudain le projet de papa ne me semble plus si farfelu, je veux moi aussi connaître Ida Pelletier, cette femme à qui je dois la vie.

Plus tard j’irai voir sa tombe avec papa, j’irai voir où elle repose avec son père Télésphore Pelletier et sa mère morte elle aussi trop jeune, avec ses jeunes frère et sœur, morts à deux jours ou à six mois; avec son frère Alphonse décédé à 21 ans, et je me dirai mais quelle époque de misère, quelle vie que de mettre tous ces enfants au monde et de n’en voir aucun nous survivre. Télésphore s’est remarié et a eu d’autres enfants qui ont eu plus de chance, eux.

Tu devrais venir à Winnipeg un de ces jours. Moi c’est déjà la deuxième fois, même si la première ne compte pas vraiment : une brève escale de deux heures il y a huit ans, en route vers la Colombie-Britannique à bord d’un autobus Greyhound. Le terminus était situé dans l’un des coins les plus glauques de la ville, rien pour donner envie de s’attarder. Je me rappelle de la gare aux allures louches, de la plaine, des deux rivières qui se retrouvent quelque part et du vent, surtout du vent : Windypeg. J’avais 20 ans.

Quand on était petits, des fois, j’étais gênée parce que papa était vieux. Il y a toujours eu beaucoup de vieux autour de nous, tu ne trouves pas ? Papa, dernier de six enfants nés de deux mariages différents, avait vingt et un ans de différence avec sa sœur Claire, l’aînée. Lambineux comme à son habitude, il a rencontré maman à 34 ans, maman la jeune environnementalo-féministe fougueuse de douze ans sa cadette. Ils ont attendu neuf ans avant de faire des enfants, ils ont commencé par toi, puis moi, trois ans plus tard. Du côté de papa, nos oncles et nos tantes avaient l’âge d’être nos grands-parents, nos cousins avaient des enfants du même âge que nous. On est allés souvent dans des funérailles.

Si notre grand-père Paul-Émile était encore vivant, il aurait 125 ans, mais il est mort d’une pneumonie quand papa avait deux ans. Papa a 75 ans maintenant, j’ai peur parce qu’il est vieux, j’aimerais qu’il soit encore dans la cinquantaine comme les papas de nos amis. Je me rappelle de Cindy, en deuxième année, elle disait que mon père avait l’âge de sa grand-mère. Plus tard, à 17 ans, Cindy a eu un bébé.

Le père de mon ami Simon avait seulement 51 ans, lui, mais il s’est noyé en juillet, en Caroline du Nord, dans l’océan, à moins de trente pieds du bord et à proximité de David, le jumeau de Simon, qui n’a rien vu. Depuis l’accident, j’essaie de ne plus m’inquiéter de l’âge de papa, mais c’est difficile.

Maman n’est plus là maintenant, c’était elle la plus jeune des deux et elle est partie quand même, comme le papa de Simon. J’ai toujours pensé que c’était mieux que maman parte la première, que papa s’en sortirait mieux sans elle qu’elle sans lui, mais je ne sais plus, papa perd la mémoire, ça te fâche beaucoup, mais ça devrait plutôt t’inquiéter. Ou peut-être que tu te fâches pour cacher ton inquiétude.

J’ai repris l’autobus 24 en sens inverse et j’ai proposé à papa d’acheter des fleurs pour la tombe des Pelletier. J’imagine qu’elle n’a pas été fleurie depuis bien longtemps. Le vieux cimetière de Saint-Boniface était rempli de gens morts trop jeunes, d’enfants, de nourrissons, de jeunes mariées, j’ai pensé qu’on était peut-être chanceux, finalement. Sais-tu comment papa a fait pour trouver la pierre tombale d’Ida Pelletier ? Il ne le sait pas, en fait. Il marchait au hasard dans le cimetière, sans même chercher, et il l’a aperçue.

Dans l’avion qui nous ramenait chez nous, papa m’a raconté l’anecdote que j’ai déjà entendue mille fois, mais dont je ne me lasse pas, celle du vieil autochtone qu’il avait interviewé dans le temps qu’il était journaliste, dans les années soixante-dix ou quatre-vingts. Le vieil homme voyageait durant des semaines avec son attelage de chiens de traîneau pour se rendre d’un village à l’autre, au fin fond du Territoire du Nord-Ouest. Un fonctionnaire du gouvernement canadien avait tenté de l’impressionner en lui disant qu’aujourd’hui, il pouvait faire le même trajet en quelques minutes à peine, à bord d’un avion de brousse. En racontant cette histoire à mon père, le vieillard avait ajouté, en parlant du fonctionnaire et de ses trajets éclair :

J’ai eu de la peine pour lui.

Moi aussi j’ai de la peine, des fois, j’ai de la peine pour nous, notre vitesse, notre modernité, nos boulevards hideux, nos véhicules utilitaires sports, les kilomètres que l’on dévore sans prendre le temps de les savourer, j’aurais voulu revenir de Winnipeg en canot, mais j’ai aussi pensé aux pierres tombales du cimetière Saint-Boniface et à mon amie Julie qui vient d’avoir un bébé et qui serait morte, comme Ida, si elle avait accouché cent ans plus tôt. Puis j’ai pensé à toi, à papa, à la courroie qui ne sait plus trop comment vous rattacher l’un à l’autre, parfois. Tu devrais venir à Winnipeg un de ces jours.