Londres, le 1er avril 1804

Londres, le 1er avril 1804

Chère Geneviève,

Je crois qu’on écrit toujours pour quelqu’un. Bien sûr l’introspection, bien sûr le paysage… Mais même dans le secret de mon journal intime, j’imagine qu’un jour, après que la vie ait distribué ses récompenses et ses châtiments, quelqu’un d’un peu plus curieux que les autres trouvera au hasard d’un tiroir les mille identités de mon histoire et qu’il se délectera de m’effeuiller alors que peut-être, je serai déjà loin.

Dessinant les lettres qui forment les nuages de mes pensées, je vous vois, ma chère Geneviève, au-dessus de mon épaule, le regard bienveillant. Je vous veux admirative et fière, je vous entends me reprendre quand je me laisse aller à quelque facilité. Vous me connaissez par cœur, et vous savez que je peux m’abandonner à la paresse croyant faire illusion par une pirouette poétique. Alors vous posez la main sur mon épaule et d’un grand sourire vous me demandez de reformuler, certaine que je serai capable de trouver le mot juste. Si je n’écris pas souvent pour vous, j’écris toujours avec vous.

Que de tremblements quand les mots que j’invente vous sont destinés, quand je sais que vous prendrez la peine d’ouvrir méthodiquement cette enveloppe, comme si c’était moi que vous déshabilliez et que j’avais un peu honte de mon corps. Je voudrais qu’aucun mot ne vous paraisse adipeux, que les courbes des phrases vous soient naturelles et faciles. Ce papier entre vos doigts ne doit pas trahir la tendresse qu’il m’a fallu pour le noircir de sentiments brouillons. Je crains qu’un mot, qu’une idée ne soit pas à sa place et qu’alors la lettre meure sans avoir pu atteindre votre cœur. Peut-être devrais-je plier mes mots en forme de cerf-volant et lancer cette lettre aux quatre vents à travers les barreaux de cette cellule où depuis quatre mois je moisis petit à petit. Ou peut-être, comme un naufragé solitaire je devrais rouler ce parchemin dans une bouteille pour que la mer l’emporte. Peut-être que le papier calamistré tomberait entre les mains romantiques d’une pirate qui s’ignore. Peut-être que tout simplement, quand mon geôlier l’aura confiée aux rouages mécaniques des services postaux, elle se perdra, ou le facteur se trompera d’adresse, peut-être que vous m’aimerez !
Mais revenons à notre histoire. Nous sommes nés à Tonnerre, ce n’est pas un hasard, j’ose le croire. Je suis arrivé le premier. Vous étiez là, cachée, toujours dans mon ombre, le frou-frou en embuscade. Lorsque sa majesté le roi Louis XV nous envoya porter une missive secrète auprès d’Élisabeth, impératrice de Russie, nous avons convenu que la meilleure façon d’approcher la tsarine était de participer à ses bals travestis. Moi, Charles de Beaumont, je devais alors vous laisser toute la place. Vous, Geneviève, vous apparaîtriez au monde dans toute votre grâce et en pleine majesté, personne ne saurait résister à vos charmes. C’est à ce moment précis, vous voyant danser en volutes et en arabesques, qu’ont apparu les sentiments indomptables que je continue de nourrir pour vous. Vous êtes, depuis cette danse à la cour de Russie, la seule passion de ma vie. Je n’ai pas connu d’autres amours, et à mon âge, dans la situation de prisonnier qui est la mienne, invalide, blessé par tous ces combats au fleuret qui ont plusieurs fois failli me coûter la vie, je n’envisage pas de tourner mon cœur vers quelqu’un d’autre.

Je me souviens de vous, en uniforme de dragon, prête à participer l’arme à la main à la guerre d’indépendance des États-Unis, alors que le roi vous avait expressément obligé à apparaître en public dans vos toilettes féminines. Je fus arrêté parce que vous aviez renoncé à la robe. Mais je ne vous en veux pas. J’aurai tout donné pour être celui à qui l’essence de votre féminité était destinée. De ma vie de gloire et de misère, mon seul regret est d’avoir dû vendre un à un les milliers de livres de ma bibliothèque londonienne. Je revois ces rustres se ruer sur ces monuments de culture, sur les trésors de sagesse que représentait chacun des livres patiemment collectés au fil du temps. Et tout ça pour quoi ? Payer des dettes, gagner de l’argent ? S’ils avaient su, les nigauds, que mon armoire de fer, bien cachée dans notre domaine de Tonnerre abritait les secrets les plus précieux des royaumes de France et d’Angleterre réunis. S’ils avaient su, qu’une vie d’espion avait fait de nous les détenteurs d’informations aptes à faire vaciller les trônes et toute tête portant couronne.

C’est votre adresse au fleuret, ma chère Geneviève, qui assura notre subsistance. Combien de fois ai-je tremblé en vous voyant parer, piquer et virevolter sous les acclamations des parieurs. Ils ne voyaient en vous qu’une occasion de gains quand il n’aurait fallu voir que la belle danseuse que vous fûtes, fidèle à vos premières grâces de la cour de Russie. Je vous admirais tellement, et je pleurais pour nos vies. Je vous savais imbattable dans vos jupons fragiles, mais l’invincibilité ne sied pas longtemps au cœur d’une femme. Les blessures à répétition nous ont poussées à rendre les armes.

Le seul aiguillon qu’il me reste ici dans cette geôle indigne de vous, c’est cette plume émoussée et ce papier jauni. Je vous écris alors parce que vous êtes ma seule amie. Je déposerai cette lettre terminée sur ce rebord de table en espérant qu’un geôlier bienveillant voudra la poster à ma place. Pour l’instant, je n’ai sans doute eu à faire qu’à des sauvages, ils n’ont jamais daigné se préoccuper de ma correspondance pourtant vitale. Les lettres se sont entassées sur ce rebord de table et personne n’en a cure. Une seule fois pourtant un geôlier moins gras que les autres m’a demandé « Madame, à quelle adresse voudriez-vous que nous fassions envoyer ces lettres ? » Quelle question stupide, personne ne sait ce que je vis ici et combien il est difficile de pouvoir vous rejoindre, ma chère Geneviève, vous qui êtes indispensable à mon équilibre.

Il ne me reste plus ici-bas que ma croix de Saint-Louis et cette tabatière en or reçue des mains même de Louis XV en récompense de nos succès diplomatiques. Ce ne sont aujourd’hui que des vieilleries sans beaucoup d’importance. La Révolution française est passée par là et tout ce qui touche à la royauté, jadis béni d’une aura de sainteté, est aujourd’hui suspect de trahison. Mais qui ai-je trahi pour mériter mon sort ? Beaumarchais lui-même avait vu en nous toutes les raisons de se prendre au charme de la trahison, les journaux s’égosillaient sur notre futur mariage mais pour rentrer en France nous dûmes accepter les pires humiliations.
Ma chère Geneviève, si la vie était à réinventer, nous la referions seulement vous et moi. Moi à écrire pour vous et vous, à vous battre pour moi par toutes les armes dont vous fûtes experte, la discrétion, la séduction et le fleuret. Je vous dédierais mes livres et vous me gratifieriez de vos victoires sur les sots, l’époque et son étroitesse d’esprit, les couronnes et les gueux déguisés en princes. Car, il ne faut pas s’y tromper, les travestis ne sont pas toujours ceux que l’on croit !

Je vous ai toujours aimé, je n’ai jamais aimé que vous. Cette lettre est sans doute la dernière que je vous adresse depuis ma cellule, un curé aux mœurs incertaines, informé de notre calvaire semble avoir fait le nécessaire pour nous sortir de là. Je vous emmènerai là où le temps n’aura plus de prise sur nous. Ma seule requête est qu’après ma mort mon corps ne soit pas autopsié. Je veux emporter avec moi tout le mystère et toute la déraisonnable beauté de votre présence.

Charles de Beaumont


Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée d’Éon de Beaumont, dit le « chevalier d’Éon » (né le 5 octobre 1728 à Tonnerre – mort le 21 mai 1810 à Londres) est un auteur, diplomate et espion français. Le chevalier d’Éon, habillé quarante-neuf ans en homme et trente-deux en femme, est enterré(e) au cimetière de la paroisse Saint-Pancrace dans le comté de Middlesex.