Québec authentique, quelques vérités qui dérangent

Tout le monde était soulagé de me voir partir.

J’ai provisoirement rompu avec mon environnement, en particulier avec mon réseau Facebook sur lequel je n’avais qu’un contact – mon cousin – qui s’était vertement offusqué en apprenant que je devais écrire un texte pour Cousins de personne… Aussitôt il avait publié ce message sur mon mur : « Et moi, cousin, ne suis-je donc personne ? », puis s’était désabonné de ma liste d’amis… De ma liste d’un ami eussé-je dû dire… De fait, partant au Québec, j’avais coupé les ponts avec mon cousin, pour coller à l’intitulé.

J’ai toujours écrit des romans québécois. Sans y avoir mis les pieds et sans avoir jamais pris l’avion, je sens bien que mes histoires ont toujours parlé du Québec profond. Je donnerai ici quelques éléments tangibles pour conforter ma thèse.

Avant de partir, afin de ne pas être pris de court, je me suis acheté tout le matériel nécessaire pour un périple littéraire : chapeau de Davy Crockett avec une queue de castor, coutelas pour entailler les érables et faire mon propre sirop, raquettes pour marcher dans la poudreuse en cas de tempête de neige dans le Nord, un briquet (et non des allumettes) pour éviter la mésaventure rapportée par Jack London dans Construire un feu, des palmes pour pouvoir nager le dos crawlé aux côtés des baleines… Je me suis également procuré une veste en daim à franges en vue de ma rencontre avec les Autochtones. Je suis sûr que les populations amérindiennes sont impatientes de rencontrer un autochtone authentique de banlieue parisienne. Vous voyez ? Cela se sent, je m’y connais en québequeries.

Dès la douane, j’affiche un sourire niais afin de passer incognito avec ma coiffe sur la tête, inutile de provoquer – d’entrée de jeu – un « été érable ». Dans le parc Lafontaine, un peu embarrassé avec mes raquettes dans le dos, je sue à grosses gouttes, engoncé dans ma chemise de bûcheron en coton épais alors que toutes et tous sont en shorts et en tongs. Mais chacun y va d’une phrase amicale à mon égard, je parle de la Seine-Saint-Denis où je demeure. Suis-je encore encombré par la vieille Europe ? Un peu demeuré ?

Rue Saint-Denis justement, coin Émery, le festival Montréal complètement cirque anime le quartier des spectacles – étrange dénomination : chez moi, dans le 93, c’est mon quartier qui est un spectacle. Waouh ! C’est beau. De jeunes circassiens incroyables… Ils s’amusent avec les spectateurs, les intègrent dans leur show. C’est bien sympathique. Ça saute, ça tressaute, ça sursaute, sauts de mains, sauts pas vilains. Ça acrobate tellement que j’en laisse tomber mon carquois. À la fin, lorsque la foule se disperse, un enfant ramasse une de mes flèches pour me la tendre. « Est-ce que toi aussi, tu vas faire un numéro ? » J’hésite entre lui piquer sa crème glacée (il fait chaud), et chausser mes raquettes pour m’enfuir sur l’asphalte brûlant… « Tu sais écrire, petit ? » demandé-je en prenant une posture de chef mohawk. Comme le gosse acquiesce, je lui sors : « Écrire est un cirque, gamin ! »

Narquois, je tourne les talons lorsque l’enfant se met à pleurer en appelant sa mère.

D’accord, je suis Français, je ne vais pas me voiler la face ! Mais je me situe dans la lignée du grand Charles, celui au big pif, un homme d’une grande longueur. Aussi me faut-il libérer le Québec pour faire honneur à mon ancêtre, ce gaullien. Je pars derechef en suivant le fleuve (jadis, je voyageais en traîneau mais cette fois, chienne de vie, je m’écrase le nez sur le pare-brise de la voiture de location et sa crisse de boîte automatique). Dans mon affolement, j’appuie sur tous les boutons du tableau de bord, la clim se met en marche, je ne sais comment l’arrêter. J’arrive donc à Québec congelé comme un Esquimau… Mais fi !

Trappe qui peut !

La foule est au rendez-vous pour m’accueillir. Alors que j’éternue sans relâche, un de mes admirateurs m’aborde respectueusement.

― Pardon monsieur, vous sauriez me dire où se donne le concert des Rolling Stones ?

J’ai tout de suite compris son manège (j’ai l’habitude que mes fans emploient toute une série de stratagèmes pour m’approcher).

― Suis-moi ! ajouté-je d’un air complice.

Avec mon rhume, j’ai le timbre de voix d’un canard confit (je m’inquiète un peu pour le discours que je dois prononcer, j’espère que la sono sera à la hauteur, afin de pallier mes insuffisances vocales). Nous partîmes à deux, mais par un prompt renfort, nous nous vîmes 80 000 en arrivant sur la plaine… jusqu’à ce qu’un type musclé, sorte de lutteur de sumo –sans le string –, ne me refoule en me demandant mon passe.

― Mais monsieur, je viens prononcer un discours important pour la Province ! Que dis-je ? Le pays… Vive le Québ…

Comme j’éternue sans discontinuer, me voici totalement inaudible. D’ailleurs cet homme est suffisamment musclé pour être convaincant. C’est ce que je me dis tandis qu’il me soulève d’une seule main, murmurant quelque chose de ce genre à mon oreille :

― Tu vas pas m’emmerder, espèce de clown ?

Je comprends instantanément qu’il n’a pas le niveau culturel requis pour échanger avec moi. Je rebrousse chemin sans dissuader mes fans de s’entasser dans l’enclos. Frustrés, ils m’attendront longtemps. De toute façon je n’ai plus de voix, ce qui est assez dommageable pour un orateur de ma trempe.

Me rapprochant intellectuellement du Walden de Thoreau, je décide de renoncer à tout contact avec le genre humain québéquien. Après tout, il est possible qu’ici les gens ne soient pas prêts à voir la vérité en face … Je passe la nuit dans l’étrange véhicule à deux pédales. La chaleur étouffante de l’habitacle et les moustiques voraces me rappellent que le Québec est une terre contrastée.

Trempez-moi dans l’huile, trempez-moi dans l’eau, vous aurez un escogriffe tout chaud.

Into the wild : je décide de m’isoler avec mes amies les baleines.

― Oh, la belle bleue ! Oh, la belle blanche !

Sur le zodiac, le groupe de touristes se tourne à droite, puis à gauche, dans une chorégraphie bien réglée. Les bébêtes palmées tournicotent entre les vibrations agaçantes des moteurs. D’autres embarcations nous ont rejoints et, comme des aspirateurs autour des moutons de poussière, nous cernons les cétacés. Nonobstant les paquets de flotte que je prends dans la tronche, le coup de soleil qui brûle ma peau, j’entreprends de sortir mon harpon traditionnel. En tant qu’autochtone, n’est-ce pas, je suis autorisé à pratiquer la pêche ancestrale des bélugas. Je dispose d’un certain quota de chair animale dans le but de me nourrir et de récolter de l’huile avec la graisse des bestioles.

C’est la fin des haricots…

Je suis aussitôt molesté par le capitaine du bateau, les touristes proposent de me planter le harpon dans l’arrière-train, et me voici ligoté à la proue du navire. Je fais juste remarquer à mes opposants que les minorités amérindiennes sont toujours maltraitées par la communauté impérialiste blanche… Mais tout le monde s’en fout, je suis aphone et j’ai quasiment la tête sous l’eau… Rendu à terre, je suis accueilli par la police qui, moyennant une substantielle amende, me reconduit à l’aéroport pour un rapatriement immédiat.

Qu’importe l’oppression ! J’ai désormais de quoi écrire un best-seller sur le Québec authentique. À l’instar des Cinquante nuances de Grey – qui traite de la vraie vie sexuelle –, ou de l’authentique Maria Chapdelaine, ou des chansons profondes de Céline Dion, c’est évident : la vérité est dérangeante ! N’en déplaise à mes détracteurs, étonnés par l’audace et la sincérité de ma démarche…

Menotté à un siège, dans la salle d’attente de l’aéroport, je constate qu’au Québec aussi, tout le monde est soulagé de me voir repartir.

En France, mon cousin m’attend à Orly.

Il veut que je lui rende l’argent que je lui ai emprunté pour m’équiper dans cette expédition. Comme je le trouve un peu étriqué d’esprit, je lui offre mon chapeau de Davy Crockett, « Un collector ! » précisais-je. Il aura une grande valeur lorsque l’article sortira dans la revue… N’est-ce pas, cousin ?