Le chant des criquets

C’était hier, aujourd’hui le serait un jour.

C’est ainsi que les faiseurs de mythes se confessent, avant de monter au ciel où quelques prières sont exaucées par les pieux, alors que les autres prières prennent le monde à la gorge et en sortent meurtries. Dans la mémoire, le bonheur est associé à la première pluie, à la fainéantise des gamins qui se nichent dans le creux des arbres, alors que cela n’arrive pas souvent. Se réveiller à la même heure, tapoter la jambe droite ou gauche, reprendre l’habitude de fumer un paquet par jour, toussoter, uriner de son balcon contre le monde (pas assez) puis contre soi-même sans aucune gêne, doser la montée de la vie dans cette urine chaude puis tiède avant que le sphincter de la terre ne se relâche.

Le balcon, Jacob l’avait imaginé au rythme des briquets allumant ses cigarettes et sa vocation d’artiste.

Dans la vie tout est particulier.

Ce ne sont pas les vendeurs ambulants à l’heure de la sieste qui dérangent. C’est plutôt la petitesse des rues qui se livrent à une sourde lutte, soumises aux plis des âmes enlacées. Le rêve de Jacob date presque de la peau de son corps (histoirededonnerducharmeaurécit). L’homme veut une maison qui plane sur une rue, dont les roches se miroitent dans les nuages, alors que le soleil présage arbres et herbes sauvages. Sur son plan, les adultes gesticulent moins de colère que de calme, gémissent de douceur et meurent de paresse plutôt que de solitude. Les femmes surtout n’y pleurent pas sans raison, comprennent ce qu’elles disent dans une sorte de miracle collectif.

Jacob pense comme on le fait sans les autres.

Aujourd’hui, nos mères auraient été trop vieilles, dit-il, et les grands-mères sont déjà ensevelies. On légende leurs faits divers et on s’aligne l’un à côté de l’autre, yeux rivés sur n’importe quoi. Jacob les imagine et s’efforce de réunir ses membres comme pour se demander s’il faut toujours décaler le calendrier pour se faire une vie. Traîner le rêve, enterrer des espaces pour en faire naître d’autres. Fermer les parois sur elles-mêmes, cela permet de regarder dehors. Jacob vient marquer sur place les roches à faire éclater, les traces à faire disparaître et les autres à garder comme on scelle un secret. Il faut de la patience pour la chronologie des faits, de la patience dans la voix qui héberge béton armé et l’eau des grands jours. Des nuits de veille où la paix ne gravite pas dans les dédales.

Mille trois cent quarante-sept mètres carrés fut la superficie du domaine.

C’est là où Jacob voit se planter le rêve alourdi de murs qui se décalent puis se referment comme dans un film de fiction. Les pièces ne seraient pas sombres et les veillées plaisantes. Les fenêtres nombreuses, étroites mais longues à escalader les astres. En aluminium dit Jacob. En bois décide sa femme comme si elle se livrait d’avance aux impressions à venir. L’écaillage de la peinture ne la tracasse pas, puisque le bois lui ferait connaître le paysage par cœur : de la dentelure de la chaîne montagnarde jusqu’aux moindres cailloux des champs. Ainsi voit-elle naître le décor du rebord en bois de la fenêtre où elle appuierait peut-être son bras pour fixer le monde, où elle déposerait peut-être un pot à fleurs blanches. Elle ne sait pas trop.

Approcher le vent au croisement des angles.

D’après leurs souvenirs, les derniers du moins, il a suffi, au tout début, à Jacob et à sa femme d’un plan de construction pour appréhender le temps, l’érection des piliers qui soutiendraient le toit, les angles égaux des chambres, les lignes médianes et latérales. Toutes les façades seraient couvertes de pierres et la toiture en briques rouges aurait la forme d’un cône ; exigences imposées par la municipalité du village. Encore le temps s’ordonne-t-il autrement et le plan transforme la vie en allégresse. Sur le terrain de construction, on désigne les frontières du doigt, on dessine dans l’air les jardins nivelés, on montre les plantes sauvages comme pour les arracher dans un geste de sorcellerie. Cela dure des après-midi où on jouit d’une grande liberté, rempli d’une invisibilité modérée et discrète.

Sur la balustrade, la femme de Jacob couvre le ciel de ses bras ayant le sol à portée de main. Elle finirait par faire couler à grands flots les contes rêvés, à rendre vivants les tumultes d’antan pour mieux les raconter. Elle qui écrit des poèmes par volonté de se leurrer sur le vrai des deuils qu’elle a vécus, mais aussi de faire barrage contre les creux qui emplissent son cœur et ceux du monde. Elle, qui avec ses sursauts d’étonnements impromptus prend les mystères pour acquis, concevant un idiome où se croisent un temps de Toussaint et des moments de lucidité fugitifs. Quant aux tapis kilim qu’elle avait reçus d’une amie, munis d’un certificat d’authenticité en prouvant l’origine perse, et qu’elle pourrait aérer sur la balustrade, ils lui rempliraient les ellipses d’une vie.

Aujourd’hui le paysage est encore vivant et se rappelle la reptation des couleurs sur la peau à l’heure où elles filent. Jacob cède à la poussière comme s’il regardait Dieu de face : tout autour de lui n’est plus indifférent. En plein chantier de construction, et sachant qu’une certaine divinité les regarde, les maçons soufflent rauque alors que la façade devient peu à peu mélodieuse. Jacob veille à ce qu’aucune lézarde ne sillonne ni mur ni émotion. Le bétonnage lui va comme un tricot de peau jusqu’au jour où les pierres cesseraient de naître de leur calcaire. Les certitudes qu’il s’est forgées dépassent celles de son époque : avec les murs que les maçons accouchent et qui dorment seuls, redoutant le très doux souffle des vivants, Jacob s’est imposé de vrais rites de réincarnation.

Les montagnes surtout. Jacob les associe au début de la création où les premiers fils distillaient les jours et les nuits sans jamais avoir les bras engourdis. Mises à part les années de réconciliation avec le monde, Jacob maintient toujours un air doux et saturé, dû peut-être au plaisir d’être vivant. Comme un vrai rêveur, il dort peu de peur de se retrouver dispersé aux quatre vents sans sa maison en guise d’ancre. La connivence avec l’endroit compte : une intimité s’y crée, il ne lui faut pas plus, à tel point qu’il voit parfois son corps simuler le décor dans sa solitude. Replié sur ses propres bruits et sur ceux des criquets, Jacob ne désire rien : dans ce coin du monde, on n’a ni faim ni soif.

Simuler un périmètre.

La maison aurait des fenêtres nombreuses qui donneraient sur les champs. Dans le murage de la porte, les mains en guise de visière sur le front, Jacob et sa femme contemplent les jasmins fleurir. Le gris du ciel est à quelques mètres des chênes et de la menthe poivrée, contre l’écaillement du temps. Des plantes herbacées poussent en touffes alors que Jacob et sa femme imaginent des moments heureux où ils mènent une vie de revenants. Ils sont là parce qu’ils croient, comme autrefois, pouvoir donner à la vie son goût de mélisse. Cela permet à la femme de Jacob d’oublier un peu son regret d’avoir choisi le métier d’institutrice, elle qui rêve assez souvent que son âme transmigre dans le corps d’une parfumeuse. Depuis qu’elle s’est éveillée à la vie, à presque trente ans, ce rêve façonne son regard tourné vers le monde, continue à remplir ses prières et va jusqu’à l’hésitation dans la rédaction de sa biographie.

Les nuits tombent en contrepoint. Jacob frise la fatigue de tous les hommes. S’allonge sur la terrasse encore inachevée et se voit rendre au monde ses proportions. Mener à terme la construction de la maison devient une histoire, prolifère par l’excès des détails. Il en apporte alors le plan, le regarde avec application pendant une heure et, d’un regard alangui, cherche à calfeutrer les fenêtres avec de l’étoupe, empêchant l’eau et l’air froid d’y pénétrer. Il a devant lui de quoi raconter une version d’une vie, domestiquant le rose de la peau et les masses rocheuses. La nuit tombante floute le paysage, Jacob devient le reflet de lui-même tant et si bien qu’il ne s’entend pas parler. Sa femme devine son inquiétude et la divise en deux.

Comme errer dans l’angle mort du paysage.

La table à manger est ronde, munie d’un système de rallonges, utile quand viennent les amis. À gauche, au mur – si on entre par la porte principale et non par celle de la cuisine –, Jacob accroche un texte de quelques pages tiré de La rumeur d’Orléans d’Edgar Morin. Une clarté presque divine inonde l’espace où l’ombre de Jacob, assis à table, se dessine avant de se briser sur la vitre une fois debout. Les mouvements de son bras, tandis qu’il sirote un café, ne devraient être que la répétition d’anciens mouvements, fluides dans leur écoulement tel le reflet d’une lumière récemment éteinte. Tout est presque solitude et l’œil s’y accoutume. Jacob repose ses avant-bras sur les accoudoirs de la chaise et attend que les choses se précisent.

Le terrain est bien pentu, ce qui exige des efforts colossaux pour le niveler. L’arpenteur l’a bien marqué sur ses feuilles, disant à Jacob que tous les angles ne sont pas égaux. Peu importe, cela laisserait plus de place à la fantaisie dans l’aménagement de l’espace. Le terrassement donnerait un jardin à plusieurs niveaux et des escaliers de deux ou trois marches y permettraient la circulation. On choisit un coin légèrement ombré pour la menthe poivrée. Depuis la porte, Jacob voit les fourmis transporter des pucerons le long de la terrasse, dessinant des lignes parallèles. Portes et fenêtres ont toujours la peinture propre malgré les fines rayures longitudinales qui préméditent des fentes. Jacob revient souvent au plan afin de bien vérifier l’exactitude des mesures au centimètre près. Il déplie le plan, l’approche d’une source de lumière parce que ses yeux commencent à se fatiguer. La feuille est jaune pâle, délavée aux pliures.

La ligne séparant la propriété de Jacob de celle adjacente suit une trajectoire oblique. Le piquetage fait, la superficie juste et précise, le cadastre dressé. Le terrain bien identifié par un numéro de lot. L’arpenteur se base sur les anciens plans dressés dans le pays sous mandat français. Jacob vérifie les points de piquetage, une, deux, mille fois, jusqu’à la migraine. Un chien aboie, le plan frémit dans un air lourd et chaud. Jacob éponge sa dernière sueur avant de macérer son rêve dans une eau de tilleul. La nuit, le noir n’y est jamais total parce que Jacob et sa femme continuent à parler, défiant le chant des criquets. Jacob déjoue donc la vigilance du temps, plie son corps sur celui de sa femme et s’en va rejoindre le monde à son bout, là où rien ne laisse présager son être en fragments. C’est alors qu’il déplie encore une fois le plan, se représente le béton en trois dimensions, dans une intimité où il peut enfin se sentir proche des dieux.

Se redonner une vie sous une carcasse à traîner alors que les souvenirs se déterrent dans une envolée d’auréoles. C’est la période où l’on permet aux fantasmes de refleurir sans inquiétude, à avancer dans les méandres de l’âme à pas feutrés, dans une espèce de leurre rhétorique. Ainsi Jacob voit-il les murs se dresser tel un rideau léger qui va d’un bleu à l’autre, à loger des histoires qui promettent des après-midi de protection, des saisons de lumières que filtre le moucharabieh avant de se tamiser sur la courbe de la nuque de sa femme. Une brise le réveille ; il voit s’éteindre la ligne qui sépare la terre du ciel. Sa femme retire la mousse du café et se réjouit du son de la cuiller touchant sûrement mais paisiblement le bord de la cafetière. On se réveille mieux après les rêves ; la vie chantonne à mi-voix à la sortie de la journée ; Jacob apprécie la proximité de sa femme dont la prévenance augure du temps prodige.

Il fait alors le tour de son désir constatant que les couleurs qui libèrent le paysage le concernent. Il peut maintenant désigner sa maison du doigt, mâchonnant sa cigarette écrasée entre l’index et le majeur, au moment où sa femme exfolie la peau de sa lèvre inférieure et se laisse absorber par la divinité de l’oubli, au début du moins. Car il faut se laver du bruit de la niveleuse, de la fausse haleine de l’arpenteur, des centaines de tampons qui arpentent le plan de la maison, de tout le bakchich à noircir le sommeil.

Le tracteur Bobcat arrive dans une heure et bêche encore une fois un coin du terrain. La poussière monte dans l’air tandis que la femme de Jacob compte les transpirations. D’un regard mi-fermé mais serein, Jacob simule les criquets qui stridulent, note que les heures de sa journée mélangées au sol s’épaississent et se diluent constamment, que l’air qu’il respire à intervalles bien dosés est un placenta expulsé tel un aveu après le sommeil.