Sur la route de Babylone, USA

 •Dominique Scali•À la recherche de New Babylon

img1c1000-9782923530956D’est en Far West, À la recherche de New Babylon raconte le grand voyage vers cette terre toujours promise, celle qu’on se promet. Dans cette immensité toujours vierge, à la fin du xixe se croisent fatalement Teasdale, cowboy pyromane que poursuit un faux confesseur, Pearl, fille à marier en mal de mariage, Russian Bill, dandy fasciné par le rêve américain. Bien loin cependant du roman historique, le western de Dominique Scali s’apparente plutôt à une fable, puisant à une culture pop battue et rebattue dans la mémoire collective par les films de Sergio Leone, la musique country et les réclames Marlboro. L’auteure ne dissimule pas ces nombreux emprunts à une représentation publicitaire de la ruée vers l’or, toutefois, en en minant la mythification, c’est l’écran de fumée entretenu par la société de consommation qu’elle dégage.

En même temps qu’elle stimule la découverte, l’utopie consumériste ravage l’Ouest, le parsemant de villages prospères un temps, abandonnés et jonchant le paysage de leurs débris aussitôt que l’or n’y est plus. L’exploration du continent est présentée comme la résultante d’une usure, à mieux dire d’un pillage, auquel la folie incendiaire de Teasdale donne un tour dramatique : la ville dont il ne peut plus se servir est livrée aux flammes avant qu’il ne parte épuiser, puis incendier à son gré, une autre. Au bout de cette démence, il y a le rêve de Babylon City, une nouvelle Babel à fonder à l’image de l’Ouest, où se mêlent anarchiquement l’allemand, le russe, l’espagnol, le français et l’anglais dans un espace hors-la-loi où les hommes sont self-made ou bien six pieds sous terre : « je préfère avoir une tombe avec mon nom dessus même si ça fait que les foules vont venir cracher dessus ».

C’est qu’il n’y aurait là de place que pour les bons, les brutes et les truands. Tant et si bien que les personnages eux-mêmes le sentent et s’efforcent de cadrer : Russian Bill compte sur la réputation de Russe et d’assassin qu’il s’est forgé, Pearl compte sur son aura de pudeur pour trouver un mari honnête tandis que Teasdale est fasciné par sa signature et porte en fanfaron son pistolet au cou. Ils n’agissent que pour la scène : « On tuait moins pour voir s’éteindre le regard de son adversaire que pour voir briller celui des spectateurs », la vengeance même ne compte pour rien si elle ne se donne en spectacle. Comme dans nos mondes virtuels, d’ailleurs, auxquels on songe nécessairement : ce qui n’est pas public n’a pas le sentiment d’exister.

Avis aux amateurs du genre, À la recherche de New Babylon désoriente : à mesure que ses héros se révèlent au Révérend, confesseur énigmatique qui traverse le récit, transparaît le lourd poids du spectaculaire et la part d’affectation derrière leurs dégaines de cowboy. L’illusion western qu’on entretient, c’est celle d’un monde où la réussite et l’échec tiennent de l’ordalie : sur la boxe, par exemple, « même ceux qui dédaignaient les sports violents ne pouvaient s’empêcher de voir, le temps d’un clin d’œil, les affinités entre cette danse de la destruction et une conversation avec Dieu ». Dominique Scali éclaire ainsi pièce par pièce les ressorts d’un mythe contemporain : l’habileté qu’elle a à se jouer de tous ces lieux communs et de les apparier à nos propres chimères donne au roman un foisonnement et une vigueur à la juste mesure entre agrément et dépaysement.

 

La Peuplade, 2015, 462 p.