L’amer

•Patrick Nicol•La nageuse au milieu du lac
« J’aime cette femme qui m’a fait. Poule sans tête, chatte épuisée, un peu ridicule, tout à fait absente. Espérant des ailes quand il lui fallait des bras. »

QR85_Nageuse_250La mère de Patrick Nicol n’est pas vraiment une mère-poule. Plutôt un volatile égaré, qui avance à l’aveugle dans la vie, la tête penchée pour contrer la bulle d’air dans son œil. C’est elle, sans doute, cette nageuse au milieu du lac, qui irrémédiablement s’éloigne de nous. De son fils. Ce dernier, en une succession de petits chapitres qui mêlent souvenirs, récits et rêves, lui rend un hommage poignant. Alors que dans notre société occidentale, le thème de la vieillesse est un tabou, Patrick Nicol l’affronte avec sensibilité et justesse. Séparé, père d’une jeune fille, ce cinquantenaire n’a jamais quitté Sherbrooke, sa ville natale. Au centre de son quotidien, le Cégep où il enseigne la littérature, et sa mère dont la santé mentale se dégrade de jour en jour. Elle n’a pourtant jamais su prendre soin de lui. Enfant, elle le laissait vagabonder dehors, le négligeait, l’oubliait. Mais à présent qu’elle décline, c’est elle qui a besoin de lui.

L’affection qui lie l’auteur à cette figure maternelle ambiguë est d’une grande pudeur. Sa narration est simple et spontanée. Il se raconte, raconte sa mère – ses désordres, sa déchéance – sans ambages. La perspective de sa disparition prochaine fragilise le présent, le dénude. C’est une écriture de l’échec, le constat d’une insuffisance et d’un manque d’exigence. Le temps perdu dans les choses banales, vaines, affleure : « Mais ce n’est pas comme si une tâche importante m’attendait », se console-t-il. Est-ce de la faiblesse, de l’humilité ? Avec humour, Patrick Nicol s’excuse, se précipite auprès de sa mère, tant qu’il en est encore temps.

Dans la solitude qui est la sienne, dans le vide de sa vie, il laisse une grande part à l’imagination. À partir d’un petit rien, une grande histoire se déploie : des personnages salvateurs et empathiques, des situations loufoques ou graves, des symboles brouillés ou limpides apparaissent au gré de sa fantaisie, construisant autour de sa mère une forteresse mythique. Toute cette série d’anecdotes l’enserre dans une mémoire fantasmée et pourtant authentique. Comme l’annonce le sous-titre du livre, « Album », c’est bien une collection précieuse d’images que nous offre Patrick Nicol, un témoignage impérissable et émouvant, à laisser grand ouvert chez soi.

 

Éd. Le Quartanier, série QR, 2015, 168 p.