À l’heure de Grande écoute

• Larry Tremblay • Grande écoute

grande-ecouteLe phénomène est connu ; il emprunte à la téléréalité, à l’égotisme, à une propension pour tout ce qui est de l’ordre du biographique et, surtout, accapare le meilleur du temps d’antenne. La pièce Grande écoute de Larry Tremblay fait entrer l’émission de variété au théâtre : Roy, animateur vedette, mène des entrevues où le ton oscille entre flatterie et défi. Tantôt, il passe au crible Gary, l’étoile montante de la boxe, tantôt Cindy, une activiste écologiste, ou encore Amy, une chanteuse populaire. Le jeu s’inverse quand sa femme Mary et son barman Dany mettent à rude épreuve l’animateur descendu du plateau de télévision.

Si Gary boxe, Roy boxe aussi. La cadence rapide des questions-réponses rythme les entrevues. Dès l’ouverture de la pièce, le dramaturge a soin de laisser deviner des éléments de la technique rigoureuse par laquelle Roy arrache des confidences. Son « style fulgurant » appelle les propos chocs, qu’ils se contredisent ou non, pourvu qu’ils résonnent. Cette vanité éclate en plein jour quand Roy se retrouve sur la chaise de l’interrogé auprès de sa femme ou de son barman. Il n’y a plus alors ni la mise en scène, ni l’hypocrisie d’un jeu dont il est joueur et arbitre. Les confrontations répétées avec l’image de son couple chancelant et la résurgence d’une faute passée déconstruisent toujours un peu plus le personnage de l’animateur. Elles mettent de l’avant son inconsistance et le dissolvent par le fait même.

Larry Tremblay suggère cette dissolution dans le texte par l’évocation répétée de liquides qui agissent comme des solvants dans lesquels Roy se fond. C’est d’abord le « liquide brun », pétillant et sucré que boit Gary qui se transforme au cours de l’entrevue en « sang sur le pare-brise crevé d’une auto ou bave qui mousse au coin des lèvres d’un boxeur K.-O. ». Ce sont aussi les verres de vodka précédant les confessions de Roy ou l’infiltration d’eau au sous-sol de la maison conjugale. Les liquides imagent le récit. Ils servent de support au développement narratif et au propos de la pièce : « sous la beauté des vagues bleutées se cache la face tordue de notre civilisation ».

« Parce que tu crois qu’on était en train de converser ? » : Grande écoute montre le non-lieu de la communication où réside le succès des émissions de variété. Dans ce faux dialogue monté en spectacle, il n’y a d’autre complicité entre les interlocuteurs que celle nécessaire au divertissement. Les entrevues de Roy ne révèlent pas la vérité des personnes, mais elles entretiennent, au contraire, les personnages qui leur servent d’écran. Tout le travail de l’animateur ne consiste qu’à laisser deviner une faille dans cette façade, voire à l’aménager. À mieux dire, c’est la perspective aguichante d’épier à travers un défaut de construction du personnage qui suscite l’intérêt en satisfaisant le voyeurisme des spectateurs : « il faut toujours un trou pour se rincer l’œil ».

Avec Grande écoute, Larry Tremblay braque les projecteurs sur la nature perverse du divertissement populaire. Le dramaturge soumet à un éclairage cru la mutation des rapports sociaux à l’heure de la téléréalité, rapports de plus en plus régis selon la logique propre à l’affrontement. Alors que sa Cantate de guerre [Lansman, 2011] appelait tout haut à une réflexion sur la transmission de la haine, Grande écoute permet, elle, d’entendre la violence sourde dans laquelle nous nous complaisons le dimanche soir et où nous risquons de dissoudre la part belle de notre sociabilité.

 

Lansman Éditeur, coll. « Théâtre à vif », Belgique, Carnières-Morlanwelz, 2015, 66 p.