Montréal, carnets du sous-sol

•ALICE MICHAUD-LAPOINTE•TITRE DE TRANSPORT
Je crois que si elle était une femme, Montréal aurait la taille parfaite. […] Elle mesurerait 5 pieds 5, aurait une p’tite dent croche, les sourcils pas parfaitement bien épilés. Je pense qu’elle aurait un rire éclatant et des fesses bien musclées d’allées et venues à vélo.

Cover_transport.1412267586Voici Montréal, telle que nous la présente un des narrateurs d’Alice Michaud-Lapointe. Ce portrait nous précipite d’emblée dans l’univers percutant de cette jeune auteure, qui signe là son premier ouvrage, très prometteur. Titre de transport, c’est vingt-et-une nouvelles qui prennent place sous la terre de Montréal, en plein cœur de son métro. Les quatre parties – Jaune, Orange, Verte, Bleue – correspondent aux couleurs des lignes, tandis que chacun des titres se réfère à des noms de stations. Et cela palpite, cela crépite.

Il y a l’amour, d’abord. À Mont-Royal, une femme abandonnée ressasse sa séparation subie, sa jalousie exacerbée ; une tristesse amère qui ne passe décidément pas. À Berri-UQAM, un homme observe sa compagne révulsée par ses voisins de wagon, un jeune couple de punks, et il découvre qu’il ne l’a jamais aimée. La lassitude profonde qui l’envahit s’oppose à la passion de ces marginaux… Alors que certains s’illuminent, d’autres s’éteignent. Et, toujours, les petites annonces de « Métro Flirt » pimentent plus ou moins poétiquement les trajets.

Il y a la solitude, bien sûr. Elle suinte derrière la misère des réfugiés d’Atwater, qui dorment à même le sol. Leurs regards croisent les passagers pressés, tout aussi isolés. Elle fait glisser chacun vers la peur, vers la méfiance. À Saint-Michel, une jeune fille lutte en vain contre la paranoïa qui la gagne. Repliée, paniquée, elle peine à comprendre que le plus grand danger se cache en elle-même. Les histoires sont parfois tragiques : Place-des-Arts, quelqu’un saute, et tous les spectateurs sont immobiles, les yeux exorbités face à un tel drame.

Pourtant, c’est la musique qui l’emporte, c’est la vie qui gagne. L’activité, le bruit, l’effervescence ont raison du reste. Ce sont autant de petites scènes quotidiennes, et pourtant poignantes, d’une rare intensité, que nous livre Alice Michaud-Lapointe. Le métro, lieu par excellence de la différence, du danger, de la rencontre, est un vivier pour l’imaginaire. À partir de situations familières, l’auteure crée des images fortes et contrastées, desquelles naît la beauté ; une beauté polyphonique, portée par un style mouvant, qui se modèle et se défait au rythme des voix. Les répliques cinglantes et effusives côtoient la froideur la plus objective, tandis que les querelles amoureuses se mêlent à de délicates introspections.

Et, au détour de ces lamentations et de ces joies, de ces défaites et de ces combats, se dresse en creux Montréal. Cette mosaïque d’histoires dessine le portrait d’une ville imparfaite, bouillonnante, multiple, et nous donne à voir, à respirer, à palper « ce vieux cœur usé de la ville / avec ses spasmes / ses embolies / ses souffles au cœur / et tous ses défauts » (Gérald Godin).

éd. Héliotrope, coll. « série K », 2014, 212 p.