Territoires du Squonk – Une histoire d’apparition

•Louky Bersianik et France Théoret•Louky Bersianik : L’écriture, c’est les cris. Entretiens avec France Théoret
Je trouve qu’on a été et qu’on est encore extrêmement tolérantes par rapport au langage, par rapport aussi à tout le reste, parce que le langage amène tout le reste.

louky-bersianikNée en 1942, France Théoret grandit dans une maison sans livres. Décidée très tôt à sortir de l’ignorance, elle deviendra finalement l’auteure d’une vingtaine de titres, dont Bloody Mary (1979), Nécessairement putain (1980) et Écrits au noir (2009). L’engagement de l’écrivaine pour la cause des femmes et l’action citoyenne sont toujours allés de pair avec sa démarche d’écriture. Membre de la rédaction de la revue La barre du jour, elle cofonde le journal féministe Les têtes de pioche, puis le magazine culturel Spirale. Théoret travaille l’écriture en fragments, étudie, écoute, résiste au tourbillon du spectacle. Elle reçoit le prix Athanase-David en 2012.

Quant à Lucile Durand (qui deviendra Louky Bersianik), elle ne peut s’empêcher d’aller fouiller dans l’armoire de livres à l’Index, le fameux « Enfer » appartenant à son père. Une entêtée qui, dès 12 ans, voulait « apprendre le latin comme André », son frère. Une dizaine d’années plus tard, elle complète des études supérieures à l’Université de Montréal, étudie et festoie comme bon lui semble à Paris, devient parolière et rédactrice pour la télévision et rédige des contes pour enfants. C’est avec L’Euguélionne (1976) qu’elle s’impose comme auteure féministe – la première de son espèce. Elle récidive avec essais, poèmes et romans, dont Le Pique-nique sur l’Acropole (1979).

L’écriture, c’est les cris, c’est une série d’entretiens dans lesquels Théoret et Bersianik revisitent une époque, discutent les origines et ramifications d’une œuvre savante, parfois étrange et tragi-comique, avec beaucoup de rires et de rebonds dans les idées. À 75 ans, Louky Bersianik reste une auteure qui dépasse. Au cours du premier entretien, elle nous parle de sa mère, Laurence Bissonnette, rebelle tranquille drainée par les grossesses en séries, qui écrivait des lettres aux religieuses pour négocier des frais d’inscription plus modiques et garder ses filles à l’école. Elle raconte aussi comment sa mère haïssait la chanson La destinée la rose au bois à cause des paroles « Mais c’est l’affair’ des filles de ballier la maison » : « Pour que les hommes arrivent quatre par quatre en tapant du talon. […] Elle était féministe, ma mère, par ses actes, par ses paroles, mais elle ne nous en a vraiment jamais parlé. C’est elle qui m’a inspirée. » En 1976, Lucile Durand se réinvente en Louky Bersianik pour écrire son premier vrai roman, son premier cri. Bersianik, une sonorité empreinte d’étrangeté. Louky, le surnom affectueux donné par son mari. Un nom qui éloigne et rapproche à la fois. Transformer pour révéler. Se métamorphoser pour résister – à l’image du Squonk (lacrimacorpus dissolvens), créature fantastique qui préfère se dissoudre dans ses larmes et retourner dans le cosmos plutôt que de subir la capture. Le Squonk, c’est aussi le titre d’une immense fresque bersianikienne inachevée et jusqu’à maintenant inédite. Il n’est pas question pour le Squonk de se noyer, mais bien de se dissoudre, insiste l’auteure. Évoqué à plusieurs reprises, le lacrimacorpus dissolvens hante les entretiens. « Et ce qui se dissolvait dans ses larmes, c’était moi. (Rires.) […] J’avais tout un plan… » On a l’impression que Bersianik nous lègue une œuvre encore en vie, en croissance ou en mutation, une drôle de bête.

C’est la question de la féminisation – proposition intégrée dans l’Euguélionne : le « Tableau de féminins en formation » – qui a soulevé la plus grande résistance. Résistance que l’on retrouve encore aujourd’hui à l’Académie française, qui nous rappelle que le mot auteure « constitue un véritable barbarisme »

Plus loin dans les entretiens, on apprend que c’est plutôt tardivement que le désir de prendre la parole renverse sa peur d’apparaître. « Quand j’ai publié L’Euguélionne, j’avais 45 ans. Avant de publier, je vivais dans mes romans, dans ma tête, tout le temps. Puis j’avais horreur d’être mise en avant, j’avais horreur qu’on me regarde. » C’est la fin de l’auto-mise à l’Index, le passage à la publication de contenus dérangeants. L’Euguélionne est reçu dans l’étonnement, le soulagement, la grogne et beaucoup de résistance. C’est qu’on a affaire à l’œuvre d’une érudite, d’une radicale, d’une femme qui a compris que les mots sont là pour faire exister. « On a dit des horreurs sur mon livre. (Rire.) Mais il fallait faire ça. Puis les prochaines générations vont trouver d’autre chose parce que c’est infini, les formes qu’on peut donner à l’écriture. » C’est la question de la féminisation – proposition intégrée dans l’Euguélionne : le « Tableau de féminins en formation » – qui a soulevé la plus grande résistance. Résistance que l’on retrouve encore aujourd’hui à l’Académie française, qui nous rappelle que le mot auteure « constitue un véritable barbarisme », un péril qui risque d’« ouvrir une période d’incertitude linguistique. » Déstabilisés, les Chevaliers tentent de colmater la brèche à grand renfort de spécialistes. Soulignons donc le rôle fondamental de l’auteure concernant la féminisation des titres, une innovation née au Québec et entrée dans l’usage depuis. « L’année où j’ai mis un « e » muet en italique à député-députée, c’était pour dire à quel point c’était impensable. »

Louky Bersianik a inventé une place, une visibilité, des possibilités. Parce qu’on ne se souvient jamais, on a presque peine à y croire. Chez Bersianik, la langue est le reflet direct de la mentalité des individus. Les mots autorisés, légiférants, aplatissants, elle leur désobéit dans sa langue, s’invente un monde où les femmes sont parlées, nommées. Une épopée transgressive. Son univers est fait de savoirs et de rêves. « On a la possibilité extraordinaire d’inventer, d’être poétique, d’apparaître là où nous ne sommes pas. On a la possibilité de nous inventer à l’intérieur du langage. »

 

Éd. du remue-ménage, 2014, 166 p.