Solange nous parle

Des rires, des propos mesurés, des mots bien choisis ; tranquillité, sincérité. Ce fut un grand plaisir de rencontrer Solange-Ina le matin du 7 janvier.

En préparation de ce rendez-vous, une première question refusait de me quitter : à qui vais-je m’adresser lors de cet entretien ? À Solange ou à Ina ? Si je livre ici cette interrogation, c’est qu’elle m’a semblé tout à fait représenter ce qu’il y a d’ambigu et d’intéressant dans le travail d’Ina Mihalache : ce brouillage des identités. C’est par là que l’artiste a accepté de nous ouvrir avec générosité les coulisses du langage de « Solange te parle ».


Il arrive, je crois, que des personnes te demandent « Tu es qui ? Tu es Solange ou tu es Ina ? » Cette question te semble-t-elle poser une limite où il ne devrait pas y en avoir ? Imposer une frontière inutile entre réel et imaginaire, par exemple ?

La question ne me gêne pas. Dans la mesure où on se rencontre dans un café, disons, je pense que c’est Ina, parce qu’il y a tout. Je ne fais pas le montage de ce que je suis avec toi. Je dirais que Solange, c’est plus avec les fans, ou avec les gens qui ne me demandent pas d’être plus que ce qu’ils connaissent déjà à partir de mes vidéos.

Et pour toi, la réponse semble claire, ou ça s’embrouille un peu ?

Ça s’embrouille quand les gens s’embrouillent… Ça m’a embrouillée dans mon parcours sur le web, par exemple, lorsque j’ai arrêté de me mettre en scène de manière aussi radicale et d’être davantage dans les détails autobiographiques. À ce moment-là, même moi je me demandais : est-ce que c’est encore Solange ? J’avais ce souci de laisser aux gens leur personnage, je n’avais pas envie de leur dire : « En fait, oui, Solange c’est moi ». Les gens espèrent que Solange n’est pas qu’un personnage. Cela les rassure qu’une personne comme elle existe et ils ne voudraient pas que ce soit une pure fabrication.

Mais ce qui m’intéresse de partager, c’est l’impartageable, en fait, c’est la difficulté ou l’impossibilité de se comprendre.
Le langage paraît très important dans ta démarche d’artiste. Par exemple, tu accordes beaucoup de soin au choix des mots. Mais dans le langage, il y a aussi la voix et le corps, très présents dans ton travail. Comment définirais-tu le langage de Solange ?

Je pense que ce qui m’a amenée sur Internet, c’est un grand besoin d’expression, et la frustration de ne pas pouvoir le faire ou de devoir le faire par des moyens qui m’étaient impossibles. Par exemple, trouver un agent, passer des castings, même trouver une galerie ou ce genre de choses. Alors pour moi, Internet a constitué le moyen démocratique de m’exprimer, de trouver une vitrine, parce qu’il y a aussi un penchant exhibitionniste chez moi. Non pas au sens sexuel, mais au sens de vouloir être vue.

Mais ce qui m’intéresse de partager, c’est l’impartageable, en fait, c’est la difficulté ou l’impossibilité de se comprendre. Et pour ça, il faut faire des pieds et des mains. C’est comme… essayer de parler à un Chinois qui ne comprend pas la langue ; on va d’abord essayer d’articuler beaucoup, faire des gestes, des bruits, et puisque je ne sais pas à qui je parle, et puisqu’il y a des centaines de malentendus possibles, je gesticule, je paraphrase, j’articule, je redis, je ressasse. J’ai toujours en tête le fait de possiblement être mal comprise. Et en même temps, je veux dire quelque chose, mais je ne sais jamais quoi. Je ne tiens pas à avoir un message, mais je tiens à communiquer absolument.

Dans « Pourquoi tu parles bizarre ? », une vidéo très intéressante ou tu évoques le style, tu énonces justement que « la façon de dire est plus efficace que ce qui est dit ».

Oui, enfin, moi-même en temps que consommatrice de culture, je préfère les stylistes aux porteurs de message. Je pense que, fondamentalement, il n’y a pas grand chose à dire. Je préfère établir qu’on n’a pas grand chose à se dire, mais qu’on a à communiquer, donc tout miser sur la forme plutôt que sur le fond. Mais… c’est un grand débat.

Oui, et personnellement il me semble que se priver du style en création, c’est se priver de beaucoup de possibles.

Complètement. Si on décide de faire de la fiction, c’est pour s’enfuir, c’est pour rêver, c’est pour aller ailleurs. Vouloir à tout prix rendre compte du réel ne me parle pas du tout.

Tu évoques souvent la difficulté d’affronter le quotidien. En faisant de cette difficulté un matériau, as-tu l’impression de la transformer en quelque chose de positif ?

Oui. Mais je ne vis pas, disons, ce que je pourrais appeler mon inadaptation comme un échec, je la vis comme une donnée. Ou alors c’est de la résignation : je pense pas que je ne vais jamais pouvoir m’adapter, donc la donnée est la suivante : je suis inadaptée. Et j’en fais un peu ma marque, mon matériau principal, oui, mais comment dire… pour moi, c’est un grand sujet, comme pourrait être le deuil chez une personne, ou la Shoah. Et puis je pense qu’il est actuel, et assez universellement partagé à divers degrés. Selon les retours que j’ai, il est courant de ne pas savoir s’y prendre avec la vie.

Et en regardant tes vidéos, les gens se sentent moins seuls à vivre cette inadaptation ?

Oui, c’est une place très gratifiante. J’aime bien apporter du réconfort. Pour moi, c’est là où l’art m’a le plus touchée : c’est lorsqu’on voit ou on entend ou on rencontre des objets qui réconfortent. Et c’était un peu ma prétention de départ, d’être une sorte de figure rassurante. C’est là où j’ai l’impression de réussir un peu : c’est lorsque des gens me disent « Ah quand je regarde tes vidéos, ça me fait l’effet d’une promenade en forêt », ou ce genre de choses. Enfin, ça, ce sont des choses qui me donnent l’impression d’avoir réussi un petit peu. C’est l’apaisement, la petite bulle protectrice, parce que la vie c’est violent quand même…

Ton travail en coulisse, sous la rubrique « Objectif Solange », me fait penser à un journal intime de l’artiste : lieu où on inscrit ses incertitudes, où l’on peut tout dire. Mais chez Solange, le journal s’expose. Tu nous ouvres les coulisses du doute. Je l’avoue, j’aime particulièrement.

Je pense que ce sont vraiment les journaux, les carnets d’écrivain oui, voilà, c’est exactement la même chose. Moi aussi j’adore ça.

Et il y a une création là-dedans aussi. C’est un prolongement.

Cela dérange certaines personnes de voir ça, parce que justement c’est trop de dévoilement, trop derrière le rideau, c’est la mécanique, alors qu’ils ont envie de magie. Ils n’ont pas envie de voir la souffrance, le piétinement, les questionnements, tout ça. Pour eux, c’est obscène. C’est montrer qu’on peine. Il ne faut pas montrer ça, il faut que ça ait l’air facile. Après, ce sont des questions éthiques… est-ce qu’on doit ou ne doit pas cacher, faire façade ?

Ces vidéos tournées en parallèle te servent-elles à défaire des nœuds ?

Quand j’ai commencé, j’avais l’impression que ça m’obligeait à tourner. Cette vidéo était le chantier d’une autre vidéo, donc c’était une sorte d’obligation de produire. Je vais dire que je souffre autant que je veux, mais je vais faire. Je vais dire que je fais, donc je vais faire et je vais me filmer en train d’essayer de faire. C’est une sorte de mantra. Oui, c’était un peu de la pensée magique. C’est comme un making-of de film ; je me filme en train de faire, donc je vais forcément faire un truc. Mais, bon, logistiquement parlant, c’est un peu compliqué. C’est vrai que par moment, j’ai l’impression que c’est beaucoup de plaintes, mais en même temps je sais que j’adore lire Virginia Woolf qui dit « Aujourd’hui, j’ai eu du mal », parce que ça me rassure.

Tu passes pas mal de temps à écrire avant de faire tes vidéos ?

Non, justement, j’écris vraiment à l’oral. On dit que c’est de l’impro, mais j’ai plutôt l’impression d’écrire devant la caméra : à l’oral. Il m’arrive de jeter quelques notes, de les utiliser ou pas, ou de faire quelques vidéos à partir d’un livre (c’était le cas des bobos notamment), et j’aime bien. J’ai envie de continuer parce que je trouve ça rassurant de partir d’un objet qui existe, d’un discours qui existe. Mais il ne m’arrive jamais d’écrire les phrases que je dis.

On imagine que tu coupes certains passages, des bouts de phrase.

Oui, il y a beaucoup de montage. C’est une écriture au montage, en fait.

Ce sont des ratures, en quelque sorte ?

Oui, c’est une manière de rature, de reformulation, de reconstruction du discours, de ponctuation aussi, de chapitrage. Enfin, c’est tout ce vocabulaire, oui, de l’écrit. Parfois quand je publie une vidéo, j’ai l’impression de publier un énorme brouillon, un paquet de coupes, de ratures, oui. Et je me dis maintenant que si j’écrivais ce que je viens de publier et si je le tournais de nouveau, ce serait sans doute plus propre, mais est-ce que ce serait aussi vivant ? Je ne sais pas. Je ne crois pas.


Je glisse ici un grand merci à Solange, et aussi à Truite, son chien, qui a sagement et patiemment écouté notre conversation.

Propos recueillis par Hélène Frédérick