Sérendipité sur la Piazza Maggiore

Sur ce banc, pas loin du parc Laurier, nous nous étions assis pour prendre un café, réchauffés par le soleil timide du mois de mars. Un peu plus loin, nous avions ri. Là-bas se trouve le petit magasin où elle s’était acheté un foulard. Ici, les marches de l’église où nos épaules se sont touchées pour la première fois. C’est après ce poteau qu’elle avait cadenassé son vélo.

Entre mon appartement et le métro, il y a chez elle. Son petit appartement bohémien tout proche, c’est toute la ville qui sent l’encens.

Il fallait que je quitte Montréal.

Alors que je tentais de la fuir, c’est elle qui a guidé mon exil. Bravo. Un livre, qu’elle avait oublié chez moi, me posait cette question : « Pourquoi Bologne ? »

Pourquoi pas ?

Me voici donc dans cette ville rose où le passé semble avoir été soudainement pris d’assaut par le présent, me promenant sous les arcades à la recherche de je ne sais quoi.

C’est la première fois que je me retrouve dans un endroit inconnu, sans parler la langue du pays et, à vrai dire, je n’y avais même pas pensé au moment de réserver mes billets d’avion. Je n’avais pas particulièrement ciblé le dépaysement. Bologne, Tokyo ou Knokke-Le-Zoute, peu m’importait, tant que c’était loin de nous, tant que les souvenirs ne me sautaient pas à la gorge à chaque coin de rue. Je n’étais même pas allé me renseigner sur un quelconque wiki, je n’avais rien googlé. Au diable la planification.

Je n’aime pourtant pas avoir l’air d’un touriste. Je sais où je vais, ou du moins, je veux en avoir l’air. L’hôtel m’a refilé une carte que je me suis empressé d’enfouir dans mon sac pour l’oublier. Je m’en vais Piazza Maggiore. À gauche sur Castiglione, à gauche sur Clavature, et j’y serai. De là, je prendrai l’artère qui me tentera et je me perdrai avec une assurance désarmante.

Je marche lentement et me plais à essayer de décrypter quelques mots familiers dans les conversations qui débordent jusqu’à moi. Je ne comprends rien, et je me sens soudainement très con. J’aurais dû potasser L’italien pour les nuls dans l’avion, m’acheter une cassette pour avoir la bonne prononciation… « une cassette que j’aurais insérée dans mon walkman ».

J’ai parfois l’impression d’avoir mille ans.

Je réalise que notre relation s’est terminée sans que nous ayons une chanson à nous. Chacune de mes relations précédentes m’avait amputé d’une partie de ma discographie. Je regrette encore Life on Mars, sur laquelle j’ai frenché pour la première fois dans le sous-sol de mes parents, et que j’ai perdue lorsque la fille a préféré qu’on reste amis. Il y en a eu bien d’autres, après ça. D’autres filles, d’autres chansons remisées en attendant qu’un visage ou un souvenir n’apparaisse plus dès les premières notes. J’ai appris, avec le temps, à ne pas mettre en danger mes préférées. Pas question de dire adieu à Child in Time ou Space Oddity. Mais pour elle, j’aurais pu perdre au moins un Leonard Cohen. Elle valait ça.

Je m’assois sur les marches de la centième église que je croise et remplace les conversations ambiantes par Chelsea Hotel, que je compte bien lui sacrifier. Ce sera notre chanson, enterrée avec notre relation, un amalgame des rues de Montréal, l’odeur de l’encens et un bon morceau de moi.

C’est le mois de septembre, mais il fait très beau. Les gens respirent encore cette insouciance qui vient immanquablement lorsqu’on se promène les bras nus. Pendant que Cohen se plaint dans mes écouteurs, une fille pose sa tête sur l’épaule d’un gars et lui prend la main. À Montréal, ce spectacle m’aurait fait imploser le cœur sur fond de nausée, mais ici, je suis dans un film, j’ai enfoui mes sentiments au fond de mes poches. Le couple s’engouffre dans la ruelle d’en face, il lui embrasse le crâne. Je lui embrassais souvent le crâne, moi aussi. Je rentrais du travail, énervé par les cons, et je m’asseyais sur les coussins qu’elle avait disposés par terre en guise de canapé « à la marocaine ». Elle posait sa tête sur mon torse, sa peau était encore toute moite des invraisemblables positions de yoga qu’elle venait de pratiquer. Je déposais un baiser dans ses cheveux et elle me disait « tu devrais essayer de trouver ton point de zénitude intérieure ». J’explorais la pièce du regard : un ramassis de grigris, d’art inuit, de

tentures et de souvenirs de ses voyages, tous plus kitsch les uns que les autres, le tout baigné dans une odeur entêtante. Je me serais demandé ce que je foutais là si ça n’avait été de sa main dans mon cou et de sa jambe repliée sur les miennes.

Je réalise que, attiré par une via plus pittoresque qu’une autre ou par mon sens de l’orientation inexistant, j’ai dû prendre un mauvais tournant. La Piazza Maggiore ne cesse de m’échapper.

Je marche d’un pas décidé, vers un des quatre points cardinaux. Je ne dois jamais oublier que je sais où je vais.

Une dame m’arrête et me pose une question en italien. Elle veut certainement connaître le chemin, mais je ne comprends rien à ce qu’elle me demande. Je lui fais signe que je ne sais pas, sans ouvrir la bouche, pour ne pas trahir le fait que je suis touriste. Je préfère encore avoir l’air bête. Un peu plus loin, je m’accote sur une arcade pour googler ma position, en m’assurant d’avoir l’air de texter un ami. Si elle avait été là, elle se serait certainement approchée de ce groupe de jeunes assis au milieu de la place pour leur demander la route. Elle aurait peut-être fini par m’entraîner avec eux dans une partie de aki, on se serait retrouvés à fumer un joint avec ces chevelus inconnus dans le fin fond d’une ruelle, cédant ainsi à une de ses lubies, comme quand elle m’avait attiré dans une kermesse bruxelloise, me suppliant de lui gagner un toutou.

La nuit commence à tomber sur Bologne, il serait temps que je trouve un endroit où manger. J’ai dû croiser quelques échoppes au fil de mes pérégrinations, mais il me serait bien impossible de les retrouver. Je me souviens que l’une d’elles se trouvait sous les arcades d’une quelconque ruelle, qui donnait, elle aussi sur une autre enfilade d’arcades, puis une autre…

Je suis soudainement épuisé et découragé. Je me sens comme dans ce film où la ville change chaque soir, Dark City. Je tourne certainement autour de la Piazza Maggiore depuis le début de la journée, sans jamais y arriver, et je me retrouve immanquablement au même endroit, au pied de cette même église, assis sur ces mêmes marches. Des vendeurs à la sauvette ont apparu à la tombée de la nuit, comme autant de maringouins attirés par les passants. Je me demande bien à qui ils espèrent refourguer leur camelote. Où se situe le marché pour un hélicoptère fluorescent ou une balle rebondissante musicale ? Elle aurait trouvé ça drôle.

Je ne suis pas à Bologne depuis vingt-quatre heures et je sais déjà que ce voyage sera un échec. À Montréal ou ailleurs, elle est partout, jusque dans le bracelet de bonbons autour du poignet de la fille qui vient de s’asseoir à côté de moi.

« C’est drôle qu’on se retrouve ici. » Mon cœur s’arrête : c’est sa voix. Je continue de fixer le bijou de pacotille : c’est sa main. Elle se rapproche de moi, sa cuisse touche la mienne, et mon cœur se ressoude, comme s’il n’avait jamais explosé.

« Je cherchais la Piazza Maggiore, et toute la journée, j’ai pas arrêté de me retrouver ici », que je lui réponds.

J’aime son rire.

Elle me regarde en souriant. Plus rien n’existe.

« Tu y es », me dit-elle en me pointant un panneau.

J’essaie de ne pas plisser trop les yeux pour ne pas avoir l’air d’un vieux myope. Les lettres sont floues. Avec l’âge, je vois de plus en plus mal.

Elle dépose sa tête sur mon épaule :

« On est sur la Piazza Maggiore. »

Je lui embrasse le crâne. Ce soir, rien n’est grave, car Bologne, la nuit, sent l’encens.