Le Parlement de Paparousie

L’ordre du jour va comme suit : un beau matin au pays de Paparousie, où le Temps se la coule douce, les Princes de l’humanité se trouvent soudainement réunis. Projetés là par quelque acte d’une foi qu’ils ignorent, ils entreprennent aussitôt de subjuguer cet Éden secondaire. Des animaux de passage, très doués pour l’introspection, s’opposent symboliquement à leur règne. La matière se tait et tremble, participant silencieusement au débat. À la fin, personne n’a raison.


 

Glouglou tranquille de l’eau. Gazouillis et croassements de circonstance, clics clics herbicoles, bruissement aérien des feuilles, discrets claquements de cailloux… D’ordinaire, les abords verdoyants du Temps sont animés d’un bienheureux amalgame.

La panthère à l’ouïe veloutée rôdant sous couvert de la futaie et l’hippopotame glissant au fil du courant, regard de biais émergeant à demi sous un front plissé par l’attention, ont bien ciblé le problème : les représentants d’une humanité bruyante, aux accents dissonants, apparus de nulle part dans leurs costumes nationaux, se sont improvisés un parlement sur les rives. Ils ont beau parler cent soixante-douze langues et dialectes distincts, il a suffi que l’un d’entre eux déclare sur le ton assuré qui lui a valu la soumission des masses Je n’ai pas que ça à faire pour que l’assemblée soit déclarée ouverte.

De quoi peuvent bien discuter ces messieurs ? Ils crient à tue-tête, demandent à qui mieux-mieux le décorum, déclarent l’indépendance, la fin de ceci, le début de cela… Ils en appellent à l’austérité, aux grands moyens, aux règlements et aux réparations… Ils se regardent de biais et de haut, se pilent sur les pieds, se coupent la parole, s’interrompent à mi-phrase… Bref, ils s’assurent, d’un commun accord, de nier l’évidence de leurs sens, ayant conclu que la meilleure façon d’accepter la fin du monde consiste à faire comme si de rien n’était.

Pff. La sagesse animale dicte de passer outre à ces Princes, toujours à vouloir mater la bête pour la plaquer sur leurs glorieuses armoiries et se déclarer souverains d’un Éden instantanément kitschifié par leur présence. La panthère se détourne des proies bavardes. L’hippopotame, dont la pensée est aussi légère que sa démarche peut sembler lourde, se laisse porter par le courant vers le prochain rivage. Il est déjà ailleurs.

Il ne faut pas juger l’humanité en bloc. Dans les derniers rangs, où les représentants des cultures dites mineures jouent leur rôle décoratif, on ne fait guère attention aux démêlés administratifs. Le chaman à l’air dépenaillé, dans son tutu de paille, la peau peinte de tête en pied, encombré de breloques, amulettes, talismans et autres grigris d’une magie douteuse, regarde l’hippopotame filer en douce. Malgré son accoutrement, il a quelque chose de ces fonctionnaires inquiets, les bras surchargés de dossiers tatoués urgent, débordant de formulaires et de rapports dont ils ne saisissent rien, destinés à s’éparpiller dans leur sillage, alors qu’ils les acheminent avec une détermination nerveuse vers le bureau de leur supérieur, dans l’espoir de les oublier là. Le chaman souhaite avoir l’air occupé : si on le questionnait, il prétendrait à qui voudrait bien l’entendre savoir syntoniser la pensée de l’hippopotame. Au revoir l’humanité. Libre à toi de revenir à la nature. Nous préférons nous appartenir en propre. Mais voudrait-il relayer cette information à un de ses prochains qu’on n’entendrait rien à ses paroles, tellement sa bijouterie fait de bruit.

De toute façon, l’Inuit qui se tient près de lui, dans un anorak hors saison, a perdu la langue en cours de route. Il sue à grosses gouttes, sous l’effet de la chaleur et de la folie, car il a été projeté ici par un coup dur, qui lui a coûté la raison. Il surgissait, assuré et soudain, de la cachette d’un banc de neige, pour décocher son harpon vers une ourse en promenade. La bête étonnée, touchée en plein poitrail par son tir, se dresse sur ses pattes de derrière, pour le dévisager en rugissant du haut de ses trois mètres deux. Lui aussi croit l’entendre. Tu as rrrencontrrré ton double dangerrreux. Rrrien ne saurrrait nous fairrre tenirrr ensemble. Notre homme, qui se croyait si farouche, perd soudainement pied, tombant à la renverse. Mais ce n’est pas l’effroi qui l’a ainsi déstabilisé. C’est la réalité qui a perdu son balan pour l’entraîner dans une chute insensée. Jour et nuit et nuit et jour, il glisse, cul devant derrière, sur le gradient d’une plaine glacée, l’œil arrimé à l’étoile polaire comme à la pointe de son arme, jusqu’à ce qu’il parvienne au sommet d’une falaise sans pied, où de longues guirlandes de poudreuse se précipitent dans le vide interstellaire. Il approche du bord en tournoyant, s’agrippant en vain à la glace vive, gonflant ses poumons pour retenir un dernier souffle héroïque avant la chute inévitable, la glissade dans la gueule ouverte du gouffre étoilé. La matière noire est aussi glissante que la plaine glacée. L’Inuit déboule vers la tête d’épingle d’un astre inconnu, blanc comme la neige, qui s’approche et grandit, jusqu’à emplir sa pupille d’une lumière plus vive que l’albédo des neiges, qui coupe comme une lame à travers l’entaille de ses iggaak (ᐃᒡᒑᒃ) en bois de caribou. Quand il entrouvre de nouveau les yeux, le voilà en pleine jungle, atterri sous ces latitudes fiévreuses. Une telle expérience suffit à perdre le nord, qui, dans certains langages, est un des synonymes de la raison. L’ourse ou l’hippopotame, malgré leur majesté, sont des présences de peu de poids. L’Inuit, soulevant virilement le bras gauche, encore et encore, n’a qu’une chose en tête : harponner l’étoile polaire pour se hisser jusqu’à elle et se venger de la Grande Ourse.

Lorsque l’on considère l’axe et l’alignement des astres, tout peut sembler question de sérendipité. Comme chacun des agités rassemblés pour cette kermesse au bord du Temps, le chaman et l’Inuit ont été victimes de leurs circonstances. Car il n’est pas un membre de l’auguste assemblée qui ne se soit retrouvé sur ces rives par quelque moyen détourné. Notre Inuit, par exemple, est issu d’une civilisation dont le sud représente notre nord perdu. Il a suffi de prêter corps à cette métaphore pour que la réalité en perde pied, et qu’il parvienne en Paparousie.

En tout cas, c’est ce que prétend à qui veut bien l’entendre le Wikipédant, toujours à vouloir prodiguer sa sagesse alors qu’on ne lui a rien demandé. Sa voix, stridente comme un acouphène, perce de plus belle à travers l’assemblée. N’y a-t-il que moi, ici, qui sache que le savoir est universel ? Il s’indigne, relégué, dans son manteau de nylon orangé, qui ponctue d’un swiche-swouche irritant le moindre de ses mouvements, aux marges d’un petit groupe d’objecteurs universels de conscience, réfugiés nientellectuels de toutes les tendances, qui cultivent l’esprit de négation comme l’ultime vertu. Ils ont formé une cellule bruyante, d’où fusent sans raison des bravos irrationnels, en réponse ironique aux discours qui, tour à tour, émergent de l’assemblée, portés par divers personnages de circonstance. Bientôt, ils s’inventent un slogan, en mémoire des bons vieux temps. Fiers de leur formule, ils scandent sans plus y réfléchir Il n’y a d’espoir qu’inventé !

Justement. L’hippopotame, qui a eu un moment pour réfléchir, s’est résolu, avec la zénitude qui le caractérise, à rebrousser chemin et à participer au débat. Le Temps est puissant. Il n’est pas si aisé d’en remonter le cours. Mais voilà la bête musculeuse, émergeant lourdement sur le rivage, au milieu des parlementaires happés par la magie du moment, qui, comme un seul homme, calment leur brouhaha pour se tourner vers cette apparition imposante. Ceux qui étaient là vous le diront : même les oiseaux, les crapauds, les criquets avaient cessé leur manège. Le vent ne pipait mot. Car l’hippopotame, qui semblait vouloir réprimer un bâillement, avait plutôt décidé d’énoncer, du fond de sa gueule tourbillonnante de maringouins, un ultime verdict : Nous avons inventé le langage pour que vous puissiez parler entre vous, et nous laisser tranquilles.

Enfin, tout le monde s’entend. Le chaman est dépité d’avoir perdu son privilège. L’Inuit a enfin baissé les bras. Les Princes des nations ont le caquet bas. Les objecteurs, pour une fois, ne peuvent rien nier. Le Wikipédant, enfin, n’a pas le temps de s’exclamer Le secret du monde animal est trahi ! que la panthère – elle était toujours là, noirceur veloutée dans l’ombre – bondit au cou de l’animal traître, qui s’effondre dans le cours du Temps. Les eaux sanglantes, bouillonnant d’un courant coléreux, semblent vouloir se joindre au débat. Le fauve et sa proie, scindés l’un à l’autre par l’étau d’une morsure, sont emportés loin de l’assemblée, dans une traînée rouge. Un ange passe, puis la bisbille reprend. Ils sont nombreux à s’écrier, sans se comprendre Il n’est pas bon pour l’homme d’accorder trop de droits aux animaux ! D’autres renchérissent : Ni aux choses ! Sur le rivage, les petits cailloux, attentifs au débat depuis le début, se mettent à claquer des dents.