Langue de terre

Mon père était un homme de terre, de glaise et de roc. Tout en muscles travaillait sans relâche, à la sueur de son front. Très vite, trop vite, ses parents lui ont indiqué la direction des camps de bûcherons. Il fallait rapporter de quoi payer les études de ses huit frères et sœurs. L’éducation, l’école, ce n’était pas pour lui, l’aîné de la famille. Alors mon père est devenu une sorte de bête de somme. Il a appris à bûcher, à labourer, à semer et à récolter en silence. Parce que mon père, il ne l’ouvrait pas souvent. Un taiseux, le bonhomme. La langue, sa langue, il ne savait pas trop comment la manier. Il la tournait sept fois dans sa bouche, puis recommençait, jamais convaincu que ce qu’il avait à dire pouvait être d’utilité publique. Parler pour ne rien dire, c’était pour les autres, les pédants de la ville ou les sœurs de ma mère qu’il traitait, avec un sourire en coin, de jacasseuses. Mon père n’écrivait et ne lisait guère plus qu’il ne parlait. De ses six maigres années passées par intermittence sur les bancs de l’école de rang, il avait retenu le strict minimum. Le seul livre que je l’ai vu ouvrir dans sa vie, c’est la Bible. Parce que mon père, il croyait en Dieu dur comme fer. Il parcourait aussi le journal agricole et la feuille de chou de la région. Là s’arrêtait son exploration du monde et des lettres.

Longtemps, j’ai eu honte de mes origines. Je dis souvent que je suis une petite sauvageonne née dans une bouse de vache. J’ai grandi au grand air, en bordure du fleuve Saint-Laurent. J’ai couru dans des champs d’orge et de trèfles, la truffe en l’air et le corps exposé au vent rude du Nord. J’ai poussé comme j’ai pu, sans cadre ni contrainte. L’école m’ennuyait. Alors moi, l’enfant farouche aux joues rebondies qui est née dans le silence, d’où me vient cet appétit d’ogre pour les enchaînements de mots ? Petite, je me délectais des histoires enfantines que me lisaient mes grandes sœurs le soir au coucher. Des histoires de canards qui avaient peur de l’eau ou de petites filles qui se faisaient manger par des loups. Puis, sur le chemin chaotique de ma scolarité, j’ai eu la chance de croiser un professeur de français unique en son genre. Un Belge qui terrorisait tout le monde par ses exigences, que l’on accusait de sentir mauvais et de parler la bouche en cul de poule. Cet homme pouvait réciter des poèmes entiers de Victor Hugo et d’Arthur Rimbaud. Il montait des pièces de théâtre et s’extasiait devant les choses de l’esprit. Il était tout ce que mon père n’était pas et ça me plaisait. Un jour, ce prof – qui ne sentait pas si mauvais des aisselles – nous a lu un poème d’Émile Nelligan. Nous quittions enfin l’Europe et revenions à ma terre natale : « Ah ! comme la neige a neigé ! Ma vitre est un jardin de givre. » La maison de mon père était mal isolée et nous chauffions au bois. L’hiver, quand il faisait moins trente, la fenêtre de ma chambre se transformait en jardin de givre. « Ah ! comme la neige a neigé ! Qu’est-ce que le spasme de vivre À la douleur que j’ai, que j’ai ! » J’étais subjuguée. Ces vers traduisaient une émotion que je n’avais jamais pu exprimer auparavant. Le miracle de la poésie, de la littérature venait de se produire. Quelques semaines plus tard, j’ai déniché dans une librairie une affiche avec la tête de Nelligan et le poème Le Vaisseau d’or inscrit en-dessous. Je l’ai achetée avec le peu d’argent qu’il me restait de mes beuveries du samedi soir et je l’ai rapportée chez moi. Je voulais coller ce poster dans ma chambre, au-dessus de mon lit. Un poète à la place d’une rock-star ! Mon père rentrait au même moment, après une dure journée de labeur sur sa terre à bois. Il sentait bon la gomme d’épinette et le bran de scie. Il a posé ses lunettes sur le bout de son nez pour mieux regarder l’affiche que je venais de dérouler et que je tentais d’aplatir sur la table de la cuisine. Il m’a fait un signe de la tête pour que je le suive dans le hangar. Comme par magie, il a attrapé un vieux cadre poussiéreux sur une étagère. Puis, il a pris une planche de plywood et son égoïne. « Il faut un fond pour coller ton image » qu’il m’a dit. Mes petites mains d’adolescente rebelle se sont posées à côté de ses grosses pattes d’ours et ensemble, nous avons encadré le bel Émile. Ce jour-là, j’ai cessé d’avoir honte de mon père. J’ai aussi compris pourquoi j’étais fascinée par les documentaires de Pierre Perrault qui passaient à la télé l’après-midi quand tout le monde avait mieux à faire. Perrault filmait des hommes avec des gueules cabossées accomplissant des gestes ancestraux frisant la perfection et baragouinant quelques mots devant la caméra. Des hommes parlant la langue de la terre, brute et sans fioriture. La langue de mes ancêtres illettrés. La langue de mon père.

Au fil des ans, beaucoup de livres me sont passés entre les mains et ont servi à consolider mon âme. Ce que je suis aujourd’hui, je le dois en partie à ces grands gourous des lettres nés aux quatre coins de la planète. La littérature a été mon ascenseur social. Elle m’a permis de quitter le plancher des vaches et de grimper à la bibliothèque. Mais, en y réfléchissant bien, je crois que ce que m’a transmis mon silencieux de père a aussi contribué à faire de moi un petit, tout petit auteur. Dans la langue de terre, j’ai creusé, bêché et labouré. Des mots y ont pris racine et, je ne sais par quel miracle, se sont accordés entre eux.