L’an cinquante mille

― Qu’est-ce que tu crois que ça peut être ?

― Je n’en ai aucune idée.

La scène se passe en l’an cinquante mille [1].

Deux scientifiques ont été appelés sur un site archéologique afin d’identifier une découverte faite par un robot-berger.

Nous avons traduit leurs propos afin de conserver un semblant d’intelligibilité, les langues ayant énormément changé depuis (et en plus, ils communiquent par la pensée). C’est ce qu’on appelle de la science-fiction, dans le jargon.

Leur dialogue (« Qu’est-ce que tu crois que ça peut être ? », « Je n’en ai aucune idée »), introduit sans autre forme de présentation que le titre, ainsi que le paragraphe portant sur les fabuleux robots-bergers et la télépathie extra-planétaire ont volontairement été placés au tout début de la nouvelle afin de créer un suspense intense et une aura de mystère dont le lecteur ne connaît ni les tenants ni les aboutissants… Mais retournons à notre histoire.

― Cet endroit est calme. Trop calme.

― La zénitude du lieu… Tout ce vide… Chose très rare en cet an de grâce cinquante mille, bien précise…

― C’est bien la première fois que je vois un endroit aussi désert…

― L’Humain a depuis longtemps colonisé la Terre au grand complet, et il ne reste plus un seul arbre.

― Je sais, oui…

― Nous n’avons vu plus tôt que quelques Inuits, au loin… Ou plutôt des Esquimaux, je ne sais plus…

― Pourquoi tiens-tu tant à m’annoncer ce que nous avons ou n’avons pas vu ? Et puis d’ailleurs, je ne me souviens pas avoir vu d’Inuits…

― Tu as peut-être raison… Ce peuple, comme tous les peuples de la Terre au demeurant, a depuis longtemps disparu. (Détail qui aura son importance plus tard.)

― Mais pourquoi continues-tu à ânonner de plates évidences ? Bon, regarde plutôt cet objet que je viens de trouver par terre… C’est pour ça qu’on est venus, non…

Une loupe, très ancienne avec des dorures, reluisait faiblement dans la pénombre du soleil de midi. La poussière sableuse la recouvrant y était irrémédiablement incrustée.

Cette description, travaillée et retravaillée jusqu’à plus soif, décrit bien selon nous l’objet en question, et donne au lecteur matière à situer, dans un monde des plus réels, cette histoire à la fois fascinante et superflue.

― Je ne connais pas cet amalgame de métaux. Cette chose est extrêmement vieille. Je dirais… steampunk… Ou même… kitsch.

― Et regarde aussi ceci, enfoncé dans la poussière… voilà une petite brosse d’archéologie…

― Eh ben…

― Ceci est donc un site archéologique…

― Le fait que ces gens y faisaient de l’archéologie ne fait pas automatiquement de ce site un site archéologique… Du moins jusqu’à ce que nous arrivions.

― Hélas oui. À vrai dire, ils auraient pu y faire absolument n’importe quoi, ce serait quand même devenu un site archéologique.

― Pourquoi se sont-ils donnés toute cette peine alors ?

― Je… Ce n’est pas le moment de…

― Peut-on rentrer, maintenant ? Nous avons trouvé ce que nous cherchions, non ? La loupe, la brosse… Le dossier me semble clos.

― Nous ne devons pas partir… Cet endroit mérite une étude approfondie… Nos recherches doivent cibler ce périmètre désertique bien particulier. Une découverte d’envergure est peut-être imminente…

― Bon, ça y est…

― De grandes choses nous attendent…

― J’espère que non.

― Tout cela me laisse songeur… Il y a longtemps, longtemps, des chercheurs… comme nous… ont inspecté ces lieux, à la recherche de Dieu sait quoi…

― Tu crois ?…

― Leur squelette a, depuis des milliers d’années, été réduit en poussière… Même nos brosses ultrasophistiquées ne peuvent les dépoussiérer…

― Hélas…

― C’est ce qui nous attend nous aussi… C’est le grand cycle de la vie…

― Ahhh… Paléontologie antédiluvienne…

― Nous sommes tous l’australopithèque de quelqu’un… Dans cent mille ans, on nous étudiera peut-être, tels ces Cro-Magnon…

― Quel échec…

― Dire qu’un jour, cette brosse poussiéreuse était le nec plus ultra en frais de recherches archéologiques…

― Eh ben…

― … alors qu’aujourd’hui, nous avons des engins ultra perfectionnés nous permettant un rendement exceptionnel…

― Exceptionnel ? Comme quoi ?…

― Je ne sais pas, comme quoi… Notre combinaison spatiale, ultra… …

― Elles ne sont aucunement spatiales, ces combinaisons… Nous ne les portons toujours que sur Terre…

― Ah, et la Terre, elle n’est pas dans l’espace ?

― Bravo, splendide, tu viens de piler sur la loupe, cria-t-il à l’autre (la narration utilisant maintenant le passé simple pour un récit situé cinquante mille ans en avant). (Telle est la littérature d’aujourd’hui, et de demain.)

― Inexorabilité…

― Bon… Un peu de sérieux…

― Bienséances cosmiques…

― Hé, misère…

― Sérendipité… Quand tu nous tiens…

― Mais quelle est cette litanie de mots que tu profères, aujourd’hui ?…

― Cet endroit m’inspire, il faut croire… Et m’inquiète tout à la fois. Comme je regrette d’avoir oublié mon grigri…

― Voyons, le genre humain n’utilise plus de grigri depuis des milliers d’années…

― Oui, depuis les cyclaïdes de la lune d’Orion et de la conquête de Pimsrug 171.

― Mais qu’est-ce que tu dis, quelles sont ces lunes de cyclaïdes et ce Pimrung 171 ?… Jamais de telles choses n’ont existé. Tu racontes véritablement n’importe quoi…

― Ah, pardon…. Ô Sémaphore homérienne…

Un bout de papier [2] tomba à ce moment de sa poche, que s’empressa de ramasser son confrère.

― Mais… Quelle est cette liste ?… Que signifient ces dix mots, sur ce bout de papier ? « Zénitude »… « Wiki »… Mais… Je me trompe ou tu… Je trouvais aussi que ton parler avait changé…

― Je… je ne sais pas… C’était plus fort que moi… J’ai trouvé cette liste là-bas, sous une cloche de verre… Une capsule temporelle, selon ce qui était écrit dessus.

― Voyons… Ce papier aurait dû se désagréger…

― La cloche de verre… Ces mots sont la seule chose qui nous rattachent encore à l’ancienne civilisation… bafouilla-t-il.

― Mais… N’étions-nous pas supposés communiquer par la pensée ? Bafouiller me semble hautement improbable en ce cas…

― Je n’en sais rien… les règles en cet an cent mille sont plutôt floues… et je ne m’avancerai pas à essayer de les comprendre…

― L’an cinquante mille tu veux dire…

― Quoi ?…

― Tu as dit que nous étions en l’an cent mille…

― N’est-ce pas la vérité ?

― Non, il me semble que nous sommes en l’an cinquante mille…

― …

― …

― En réalité… je ne sais plus. Est-ce que ça a vraiment de l’importance, au point où nous en sommes…

― Que veux-tu dire, précisément ? Là où nous sommes physiquement ?… Ou dans le temps ? Ou… l’état de notre situation ?…

― Mais bon dieu, quel est cet endroit ?… La grande kermesse de la stupidité ?

― Probablement…

― C’est le désert de la pensée…

― Que veux-tu dire ?

― C’est… c’est le vide de ces époques passées qui nous avale…

― Quoi ?…

― Ce désert… il nous aspire… tout s’explique…

― Oh… la capsule temporelle… nous allons voyager dans le temps…

― Mais non, ça n’est pas comme ça que fonctionnent les capsules temporelles… Ce ne sont pas des machines à voyager dans le temps…

― Ah…

― Non, c’était une erreur, cette culture unique, précédemment mentionnée…

― Mais…

― Mais tout ceci n’a plus aucune importance…

― … Quoi ?…

― Quoi qu’il en soit… une morale se dégage de ce récit hautement futuriste… malgré tous ces vaisseaux et nébuleuses galactiques… criait-il maintenant à cause de la tempête qui s’était levée.

― Oh…

― … malgré sa sottise et son vide absolu, l’Humanité est préférable à pas d’Humanité du tout…

Un gigantesque trou noir dont l’épicentre était au cœur de cette parcelle désertique grossissait rapidement, avalant tout autour de lui.

― Les aspirations de chacun, les minutieux projets, l’art, hurlait-il à pleins poumons pour que l’autre l’entende, en s’accrochant à un rocher pour ne pas être aspiré… tout cela sera anéanti dans ce paradoxe temporel… L’Univers s’est trompé… Tu avais raison… La capsule temporelle…

― Misère…

― À quoi sert tout ceci, finalement ?… Au moins nous ne ferons pas l’objet de stupides recherches dans le futur…

― Je m’envole…

― Regarde comme le néant nous aspire… Exactement comme dans L’Histoire sans fin

― Je me demande s’il y aura un genre de dragon chien bizarre…

― Probablement…

Les deux protagonistes furent alors aspirés, victimes d’un paradoxe temporel sans l’avoir vraiment été, avalés par le béant néant de vide du trou noir spatio-machin, et tout, ou rien, fut anéanti.

Et ainsi se termina cette glorieuse épopée, que se racontaient, se racontent et se raconteront encore longtemps dans les chaumières de nombreuses générations.

 

 

[1] Bel et bien en l’an cinquante mille exactement.

[2] Oui, dans le futur, l’Humanité utilise encore du papier… Côté science-fiction, c’est nul, direz-vous, mais bon.