Dis-moi les mots que tu ne dis pas…Ou comment passer de la francophonie aux françai(s) au pluriel

La question de l’hospitalité commence là : devons-nous demander à l’étranger de nous comprendre, de parler notre langue, à tous les sens de ce terme, dans toutes ses extensions possibles, avant et afin de pouvoir l’accueillir chez nous ? S’il parlait déjà notre langue, avec tout ce que cela implique, si nous partagions déjà tout ce qui se partage avec une langue, l’étranger serait-il encore un étranger et pourrait-on parler à son sujet d’asile ou d’hospitalité ?
Jacques Derrida, De l’hospitalité, Paris, Calmann-Lévy, 1997, p.21
Victor Cousin : « – La décadence de la langue a commencé en 1789 »
Victor Hugo : « – À quelle heure, s’il vous plaît ? ».
Dialogue imaginaire mais historique (source : http://www.academie-francaise.fr/victor-hugo-et-lacademie-francaise-seance-publique-annuelle)

 

« Amalgame » : le premier terme de cette édition Dis-moi dix mots (DMDM) résonne douloureusement en ce début d’année 2015. Dans ce contexte, l’accueil auquel invite le dépliant est particulièrement bienvenu. Pourtant, l’angoisse demeure. À quelles conditions l’accueil en est-il vraiment un, et non une injonction à se fondre dans le même, une prise de risque inconsidérée ou un musellement de la différence ? Comment distinguer une foi offensée, une religion extrémisée, un terrorisme violent, un racisme intolérable, un antisémitisme larvé ? Dans la triste kermesse d’énoncés qui oscillent entre « je suis Charlie » et « ils l’ont bien cherché », gardons-nous de transformer en grigris des idéaux comme « liberté » ou « laïcité ». Nous avons besoin de restaurer une pensée critique, c’est-à-dire une pensée qui doute et qui, doutant, aiguise son tranchant. Convaincue que « la langue » est le levier essentiel d’une telle critique, je tâcherai de décrypter la représentation du français qui sous-tend cet appel DMDM. Ma démarche est indisciplinaire : il s’agit de rendre manifeste le branchement des théories et des pratiques ainsi que l’articulation de la recherche, de la création et de l’action – et, pour ce faire, de piger dans les boîtes à outils de tous les domaines mobilisables. Différents fils seront donc tirés et tissés dans cette réflexion, qui dévoile les méandres heurtés de sa progression en des temps difficiles.

Premier fil : la lecture de l’appel DMDM. Je lis : « qu’ils nous viennent du flamand, de l’italien, de l’hawaïen ou de l’inuktitut, ils sont bien français ! » et je me dis aussitôt : « ah bravo ! sous couvert d’accueil on reconduit le jeu des cartes identitaires ». Car, pour reprendre le fil des actualités, je rappelle volontiers que les terroristes de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher étaient « bien français ». Comment, sinon, résister aux paranoïas d’une attaque « de l’étranger » ? Ce n’est donc pas l’adjectif « français » qui me heurte, mais plutôt son emploi à la manière d’une qualité immuable et préexistante au sujet qualifié. Plus loin, l’adjectif « français » devient substantif et sujet du verbe « être » : « le français est bien une langue hospitalière ». Autant d’indices que le français est hypostasié, c’est-à-dire envisagé comme une essence. Une telle langue française, pourtant, n’existe pas. Fil d’expérience pédagogique : les étudiants et étudiantes me rappellent assez, contre l’apparente évidence d’une langue partagée, que l’universitairien et le français ne sont pas identiques…

De quelle langue française parle donc ce dépliant ? L’entrée « kitsch » ou « kitch » révèle en creux qu’il ne s’agit pas de « la langue » française du Québec : on dirait plutôt « quétaine » (« kétaine » ou « quétenne ») pour la plupart des emplois de « kitsch », et on trouve plus fréquemment « fortuité » ou « zagacité » que « sérendipité ». Loin de cette efflorescence, chaque emprunt est ici rapporté à une seule norme : « la langue » française standard de France. L’étrangeté des mots « venus d’ailleurs » est mesurée à partir d’un noyau-étalon envisagé comme unique, stable et homogène. La linguistique normalisante élabore ainsi des catégories pour distinguer : les xénismes très étrange(r)s comme « wiki » ou « inuit » (translitéré en alphabet latin mais invariable), les pérégrinismes plus acclimatés comme « zénitude » (accentué et suffixé selon les règles de « la langue »), les emprunts naturalisés en langue comme « cibler », totalement assimilé au système, etc.

Référentiel centré et orthonormé de « la langue » envisagée comme un noyau immuable sur lequel prendraient plus ou moins bien les greffes de corps à l’étrangeté mesurable (source : alecks.free.fr/index.php/tag/voie-lactee/).

Référentiel centré et orthonormé de « la langue » envisagée comme un noyau immuable sur lequel prendraient plus ou moins bien les greffes de corps à l’étrangeté mesurable
(source : alecks.free.fr/index.php/tag/voie-lactee/).

L’image ci-dessus (fil de visualisation et astronomie) illustre l’imaginaire selon lequel chaque terme viendrait d’une planète distincte. L’énoncé « Retrouvez l’origine de chacun des dix mots sur notre site dismoidixmots.culture.fr » montre que l’hospitalité de la Francophonie institutionnelle présuppose que chaque particule linguistique aurait une origine. L’étymologie ressemble pourtant moins à une racine unique qu’à un rhizome complexe et il serait plus juste d’accueillir d’emblée la différence constitutive de chacun des termes de la rencontre. Ce déplacement d’une représentation fixiste à une conception dynamique est similaire à la bascule qu’opère la physique (encore un fil !) quand elle cesse de définir l’immobilité comme une absence de mouvement pour l’envisager comme une vitesse particulière, qui résulte d’un certain équilibre dans un référentiel donné. En ce qui concerne « la langue », on ne rappellera jamais assez que l’origine est un mythe – et que Babel n’est pas un récit universel.

Imaginaire hétérolingue des pratiques discursives qui font et défont « la langue » (http://www.matrixlab-examples.com/3D-plot-part2.html).

Imaginaire hétérolingue des pratiques discursives qui font et défont « la langue » (http://www.matrixlab-examples.com/3D-plot-part2.html).

Ce modèle restaure une dimension absente du premier référentiel : la dimension de celles et ceux qui parlent les langues (fil sociolinguistique). Des phrases comme « De tout temps, le français s’est enrichi de mots issus d’autres langues avec lesquelles il s’est trouvé en contact » ou« les migrations et les technologies numériques jouent désormais un rôle majeur dans l’évolution du français » ne disent pas l’épaisseur des expériences d’hommes, de femmes et d’enfants qui peuvent être voyageurs, émigrés, demandeurs d’asile, exilés, ou réfugiés – autant de statuts incomparables et de vécus singuliers. Énonçons-le, quitte à frôler le ridicule (la tendance à escamoter les sujets parlants montre que ce n’est pas inutile) : les mots ne voyagent pas seuls, et ce ne sont pas les langues qui s’enrichissent ou vivent dans la pauvreté, mais les sujets parlants.

Prendre en compte les trajectoires vécues conduit à révéler les rapports de force qui tissent les langues. Une langue vivante, en effet, est sans cesse rendue étrangère à elle-même, éparpillée par les actes de discours – et ressaisie par les institutions comme l’école, le dictionnaire, ou l’Académie qui, sans relâche, la standardisent et la régulent. Il s’agit, là encore, d’un équilibre entre des forces centrifuges de dispersion et des forces centripètes d’institutionnalisation. Pris dans ces jeux de forces, les énoncés sont toujours chargés (fil pragmatique). Atomiser le français en particules lexicales élémentaires n’y change rien et même le dictionnaire n’est pas neutre : il constitue lui aussi un acte de discours situé dans une constellation discursive. À l’époque des Lumières, l’entrée « Nègre » indiquait comme définition : « esclave » (Delesalle et Valenski). Ici, la définition : « Inuit, e n. et adj. ■ Esquimau. rem. Courant au Canada où l’emploi de esquimau est officiellement proscrit » reconduit un impensé colonial. Le terme « Esquimau », « officiellement proscrit », est pourtant employé sans que sa violence ne soit expliquée. Cette désignation, sans doute empruntée par les colons aux Algonquins, est injurieuse davantage qu’anthropologique : « Ayaskimeow : mangeurs de chair crue » (L. Le Jeune, sur l’enjeu des dénominations autochtones voir aussi http://www.museedelhistoire.ca/cmc/exhibitions/aborig/fp/fpz1a_1f.shtml).

La forme même de la définition donne à voir la ligne de haute tension qui traverse « la langue » : le carré « ■ » placé entre « Inuit, e n. et adj. » et « Esquimau », loin de séparer les territoires, figure leur télescopage. Il n’y a pas lieu de déplorer ni de se réjouir de cette métamorphose continue puisque c’est ainsi que « la langue » vit : seule une langue morte ne se modifie plus. Au lieu de s’épuiser à sécuriser des frontières qui n’existent pas, pourquoi ne pas modifier notre imaginaire de « la langue » ? Nous pourrions ainsi interpréter la dernière lettre de « français » comme une marque de pluriel. Des linguistes ont proposé de substituer l’appellation « englishes », au pluriel et sans majuscule, à la dénomination « English » (Platt John Talbot, Weber Heidi et Mian Lian Ho). Car si « le français » n’existe pas, il en va de même pour « l’inuktitut » ou « l’anglais », et d’ailleurs l’anglo-américain n’est pas tout à fait « la langue » de Shakespeare. Dès lors qu’on établit que « la langue » n’existe pas, on ne peut plus l’attaquer – de même qu’on ne peut « voler » ou « s’approprier » une langue sauf à la penser comme une propriété. Ce qui ne revient pas à dire qu’il n’y a aucun problème, mais à le déplacer : il ne s’agit pas tant de « la langue » que du « nous » que « nous » fabriquons en discours. Dénaturaliser les parois du bocal linguistique où nous évoluons comme s’il s’agissait d’un milieu naturel permet d’apercevoir que le véritable enjeu est le poisson qui l’habite – et qui pourrait bien s’avérer quantique (pour continuer à filer le fil physique).

Joachim Du Bellay comme Michèle Lalonde prouvent que l’illustration de « la langue », même accueillante, s’accompagne le plus souvent d’une « deffense » (fil littéraire). Tout en jouant le jeu – les 10 mots sont bien là ! – j’en ai modifié les règles. Car « la langue » fonctionne comme un jeu dont les règles sont transformées en permanence. La pensée critique répond très mal aux injonctions et aux demandes de solutions : elle tend plutôt à remonter, encore et encore, aux questions sous-jacentes pour tisser des écheveaux complexes de fils entremêlés. Sous le jeu, j’ai questionné la forme que prennent les cases du plateau, où « la langue » est figurée comme un noyau immuable malgré les corps étrangers intégrés. C’est un modèle immunitaire de la propriété : le graphisme du dépliant DMDM suggère d’ailleurs un toit, comme si « la langue » était une maison dont les maîtres pourraient laisser les portes ouvertes ou trier sur le volet. Un autre imaginaire est possible, qui envisage « la langue » comme un ensemble en expansion, constitué de pratiques : les actes de discours des sujets parlants. S’il nous est difficile de voir cette diffraction permanente de « la langue », c’est sans doute parce que le paradigme qui envisage « la langue » comme une entité du réel est le même que celui qui pose l’identité comme stable et homogène. C’est pour dénaturaliser cette illusion que je place « la langue » entre guillemets : l’artifice typographique rappelle qu’elle n’existe qu’en tant qu’idée régulatrice. Cela n’enlève rien de sa redoutable puissance – opérée par exemple par les tests imposés aux candidats à la naturalisation ou les remarques en marge des copies d’élèves. L’enjeu est de rappeler que cette puissance est une construction dont la responsabilité nous incombe et que nous pouvons modifier. Dans la faillite actuelle des grands concepts théoriques, nous devons nous appuyer sur des kyrielles de micro-pratiques à connecter – dont, j’espère, celle d’écrire un article où l’universitairien tend, de toutes ses forces, vers l’univers si terrien…

*(source : http://www.academie-francaise.fr/victor-hugo-et-lacademie-francaise-seance-publique-annuelle)

Quelques pistes bibliographiques pour aller plus loin (ou remonter plus en amont, vers les questions à peine effleurées ou franchement masquées) :

Auroux Sylvain, « Comment surmonter Babel ? Monogénétisme et universalité linguistique », Corps écrit, 36, 1990, p.115-122.

Amselle Jean-Loup, Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures, Paris, Flammarion, 2001.

Bakhtine Mikhaïl, Esthétique et théorie du roman, traduction du russe par Daria Olivier, Paris, Gallimard, 1978.

Calame-Griaule Geneviève, Ethnologie et langage. La parole chez les Dogon, Paris, Institut d’ethnologie, 1987.

Calvet Louis-Jean et Varela Lia, « XXIème siècle : le crépuscule des langues ? Critique du discours Politico-Linguistiquement Correct », Sociolinguistic Studies 1(2), 2000, p. 25-58.

Canut Cécile, « Pour une nouvelle approche des pratiques langagières », Cahiers d’études africaines 163-164, 2001, http://etudesafricaines.revues.org/document101.html, consulté le 24 août 2010.

Crépon Marc, « Ce qu’on demande aux langues (autour du Monolinguisme de l’autre) », Raisons politiques 2, 2001, p. 27-40.

Delesalle Simone et Valensi Lucette, « Le mot nègre dans les dictionnaires français d’Ancien Régime ; histoire et lexicographie », Langue française n°15, 1972, p. 79-104.

Deleuze Gilles et Guattari Félix, Capitalisme et schizophrénie 2. Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980.

Dionne Claude et alii (éd.), Recyclages. Économies de l’appropriation culturelle, Montréal, Balzac, 1996.

Guilbert Louis, La Créativité lexicale, Paris, Larousse, 1975.

Joubert Jean-Louis, Les Voleurs de langue. Traversée de la francophonie littéraire, Paris, Philippe Rey, 2006.

Kachru Braj B. (éd.), The Other Tongue. English Across Cultures, Pergamon Press, Oxford, 1983.

Le Jeune L., « Esquimaux », Dictionnaire Général de biographie, histoire, littérature, agriculture, commerce, industrie et des arts, sciences, mœurs, coutumes, institutions politiques et religieuses du Canada, Vol. 1, Ottawa, Université d’Ottawa, 1931, p. 602-604, consulté le 14 janvier 2015 :

http://faculty.marianopolis.edu/c.belanger/quebechistory/encyclopedia/Esquimaux-Inuit-autochtonesduQuebec.htm,

Meschonnic Henri (dir.), Et le génie des langues ?, Vincennes, Presses Universitaires de Vincennes, 2000.

Platt John Talbot, Weber Heidi et Mian Lian Ho, The New Englishes, Londres, Routledge, 1984.

Sarfati Georges-Elia, Dire, agir, définir : dictionnaires et langage ordinaire, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1995.

Seguin Boris et Teillard Frédéric, Les Céfrans parlent aux français. Chronique de la langue des cités, Paris, Calmann-Lévy, 1996.

Suchet Myriam, L’Imaginaire hétérolingue. Ce que nous apprennent les textes à la croisée des langues, Paris, Classiques Garnier, 2014.