Ce grigri qui change la donne

De fil en aiguille, les choses avaient mal tourné pour moi, drôlement même, comme si tout me filait inexorablement entre les doigts. Dans la rue, dans le froid, j’ai subitement donné un coup contre un mur, comme ça, de toutes mes forces ou pas loin.

Bien sûr, je me suis fait mal, salement. Bien sûr, j’ai déchiré mon gant, un beau en cuir chocolat cousu main que j’avais depuis mes trente ans. C’était ma dernière paire. Alors, j’ai ravalé de mon mieux des larmes de rage sans faire attention aux rares passants qui me jetaient un sale œil. Dans ma tête, clairement, on était loin de la zénitude, c’était le tumulte total, le tohu-bohu, un foutu capharnaüm d’émotions et d’espoirs meurtris que j’ai ressassé comme on touille un plat rance, avec dégoût, un plat qu’on doit s’enfiler quand même, parce qu’il ne reste rien d’autre dans le frigo.

 

Il y a quelques années de cela, après des séjours plus ou moins longs, et surtout plus ou moins studieux, au sein d’écoles privées et d’instituts collet monté aussi réputés que hors de prix, pour lesquels mes parents, le visage indéchiffrable, avaient payé rubis sur l’ongle des sommes rocambolesques à des directeurs obséquieux portant jaquette, j’avais enfin obtenu le sésame, un foutu papier avec des formules ampoulées calligraphiées dessus, indispensable viatique qui me permettrait de suivre, bravo mon garçon je suis fier de toi avait lâché mon père à mi-voix, et si possible de réussir, de brillantes études de médecine. Moi j’aurais voulu aller en Lettres, chirurgien aurait été la carrière parfaite, mais voilà, chassez le naturel et ses fichus penchants, poker, bagarres, paris, courses, beuveries, un amalgame qui ne présage jamais rien de bon, il revient au galop, genre la bride sur le cou.

L’un dans l’autre, l’illusion universitaire, tagada, tagada, ce mirage fantasque, charmeur et stérile, n’avait duré que deux ans, puis une dégringolade, le long d’une pente aussi abrupte que savonneuse, avait suivi pour me voir devenir peu à peu une sorte d’escroc beau parleur, en permanence plus ou moins saoul, qui vivait au jour le jour dans des chambres d’hôtel de plus en plus miteuses grâce à son unique talent, faussaire, sans doute octroyé par un démon de troisième ordre aux airs madrés, peut-être Asmodée. Une carrière certes hasardeuse, mais qui entretenait un lien ténu avec mon souhait d’étudier la littérature.

Au point où j’en étais arrivé, déshérité avant l’heure, sans le sou ou presque, accablé de dettes aux montants fantastiques et entretenant mon dernier costume, un trois pièces prince de galles vachement chic avec un soin maniaque, j’avais décroché in extremis un emploi aussi improbable que royalement payé : veilleur de wikis. Un véritable boulot d’informaticien et de concierge à la fois, une fonction saugrenue pour laquelle je n’avais pas la moindre compétence et dont j’avais découvert l’existence le matin même en lisant le journal au café du coin.

Grâce à un faux CV assez haut en couleur, j’avais embabouiné le recruteur, un jeune fienteux fortement imbu de lui-même et visiblement féru de musculation, son costume de piètre qualité craquait de toutes parts, et je l’avais habilement abruti de paroles, lui qui, en une sournoise litanie répétait consciencieusement, obstinément « Il vous faudra de toute urgence cibler des objectifs précis », ce à quoi je répliquais, souriant « Ne vous faites aucun souci, j’ai de l’instinct pour la sérendipité et les idées étonnantes », le caressant dans le sens du poil. À l’issue de ce dialogue de sourds, de guerre lasse ou pressé d’aller au fitness se la mesurer avec d’autres attardés de la fonte, il m’avait proposé de faire trois jours d’essai avant de signer mon contrat.

À la fois enthousiaste et très inquiet, j’entrevoyais un salaire des plus coquets qui me permettrait enfin de constituer un dressing à la hauteur de mon prétendu apparat et de franchir un cap sérieux en troquant ma bouteille de Jameson quotidienne pour du single malt digne de ce nom, du Caol Ila par exemple, j’avais passé une longue soirée fébrile à la lueur blanche et dure de mon MacBook Pro à chercher sans fin des informations détaillées sur mon futur métier, une soirée qui s’était terminée sous les coups de quatre heures du matin, ivre et très convaincu, devant un énième visionnement de Kwaidan, la fameuse fresque fantastique du cinéaste japonais Kobayashi. Pour une raison ou pour une autre, allez savoir, il m’avait été impossible d’éteindre la télévision, la télécommande ne m’obéissait plus, et le film avait continué alors que je m’effondrais, vaincu par la fatigue et la tension.

Après avoir dormi une petite heure d’un sommeil à la fois comateux et très agité, j’avais accompli l’insigne exploit de me présenter quasiment à l’heure au bureau où j’avais été accueilli par une jeune femme au visage lunaire, qui portait un tailleur rouge orné de pivoines d’un kitsch affolant, aussi charmante que soupçonneuse.

— Vous êtes Esquimau ?, lui demandai-je un peu à brûle-pourpoint.

— Non, Inuit, répondit-elle, pas contente.

— Ah, ce n’est pas la même chose ?, rétorquai-je benoîtement.

— Non, connard, les esquimaux, ce sont des glaces, moi, je suis une personne.

Froidement douché, mais pas convaincu par cette byzantine distinction, cette peu amène Inuit avait justement tout d’un Esquimau, devant mon écran que je n’avais même pas pris la peine d’allumer, j’avais passé une bonne heure à boire coup sur coup sept ou huit cafés que j’allongeais discrètement de rhum en quantité correcte, disons moitié-moitié.

 

Alors dans ma tête, ma pauvre tête, oui, des images étranges et très explicites, elles impliquaient ma tasse soudain renversée, la glaciale jeune femme et ses pivoines kitsch soudain déployées sur son corps soudain mis à nu, soudain mis à mal, défilaient, saccadées, sur une bande-son répétitive et peu musicale qui sonnait tel un chant de gorge taré chevroté par une femme folle : wikiwikwiwikiwikiwikiwikiwikiwikiwikwiwikiwikiwikiwikiwikiwiki wikwiwikiwikiwikiwikiwikiwikiwikwiwiki wikiwikiwikiwikiwikiwikwiwikiwikiwikiwikiwikiwikiwikwiwikiwikiwikiwikiwikiwikiwikwiwikiwiki

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Frénétique, surexcité, au bord de la nausée, je m’étais brusquement esquivé en prétextant devoir chercher l’inspiration dehors, besoin d’air frais, je fais vite, aucun souci, gardez-moi du café au chaud. Alors que la porte claquait, j’avais cru l’entendre ricaner, secouant ses pivoines de spasmes goguenards.

 

Je serrai mon poing tuméfié contre ma poitrine, donner un coup de poing contre un mur, la grande idée que voilà. Je fourrai mon gant déchiré au fond d’une poche et jetai un œil vague autour de moi. Au cours de mes déambulations furieuses, habité, je n’avais pas prêté la moindre attention au chemin que mes pieds empruntaient peut-être malgré eux et je me retrouvais dans une partie de la ville que je connaissais mal. En effet, de jeunes politiques pleins d’une dangereuse ambition et tenant à se faire bien voir de leurs électeurs avaient entrepris des travaux de grande ampleur, ainsi des places et vieux passages oubliés depuis des siècles avaient été réhabilités à grands frais, ouvrant des espaces nouveaux, autrefois condamnés pour des raisons d’insalubrité.

Je fis quelques pas en rond sur moi-même et je distinguai au travers de la bruine matinale l’enseigne d’un antiquaire. Elle était rédigée en japonais, une langue qui me fascinait depuis longtemps et que je maîtrisais en partie. Intrigué, je me laissai happer par la vitrine et le curieux bazar qu’elle offrait au regard, livres d’estampes illustrant le monde flottant et ses mirages, masques hiératiques ou luisants objets d’ivoire.

 

Je n’avais sans doute rien à y gagner, mais mû par une impulsion que je ne contrôlais pas, je suis entré dans la petite boutique de ce pas lent du maraudeur en quête de la bonne affaire, celle qui permet d’oublier les doutes et les tracas, un pas compliqué à maîtriser du premier coup, car il faut à la fois savoir afficher une nonchalance hautaine et une profonde capacité à chinoiser sans fin sur des détails agaçants, époque, prix, signature de l’artisan, aussi vétilleux que possible.

Je dus parvenir à ce bel équilibre sans trop de difficultés, car le marchand, à moitié camouflé derrière un haut paravent noir à la laque si parfaite qu’il me renvoya une étrange image de moi-même, plus grand et plus fragile à la fois, me considéra avec une circonspection pesée au milligramme près, une circonspection qui valait donc son pesant d’or.

— Que puis-je pour vous ? déclara-t-il très vite d’une voix de sorcier.

— Ah, vous ne seriez pas spécialiste en wiki, par le plus grand des hasards ? Je n’y comprends rien, poursuivis-je avec un sourire las, désillusionné, mais pas encore aigri.

— Non, dit-il aussitôt, presque hostile, mais en revanche, j’en connais un sacré rayon question grigris de toutes sortes.

Du même pas, je m’approchai de lui, les mains dans le dos pour plus d’assurance, pour plus de poids, soupesant en moi la rencontre inopinée de ces deux formes de magie, l’ancienne et la nouvelle, les grigris et les wikis. Lui, demeurant à moitié dans l’ombre, il s’était décalé vers son comptoir, une vieille pièce de bois toute patinée, tavelée de taches et de nœuds, sur lequel toutes sortes d’amulettes colorées s’étalaient en un pêle-mêle chatoyant, pittoresque amoncellement.

— Ça, c’est votre spécialité ? Allons donc, ce n’est pas très sérieux mon bon monsieur, ce curieux commerce d’amulettes.

— Non, ça, ce sont des grigris de kermesse, c’est pour amuser les vieilles et les enfants, les vrais grigris, ceux qui marchent, ceux qui changent la vie, ils sont derrière, me répondit-il en écartant à moitié un épais rideau rouge marqué d’idéogrammes et de signes compliqués, indéchiffrables et inquiétants rébus.

 

L’alcool, l’envie de réussir et la peur de tout rater à nouveau, le désir masochiste toujours présent de mourir brusquement le cigare aux lèvres, massacré et humilié aux yeux de tous ? Je ne sus jamais vraiment ce qui avait fait pencher la balance, mais lorsque le marchand, soudain immense dans son minuscule réduit, avait posé sur la table le gros bocal avec cet énorme mille-pattes luisant qui se débattait dedans, je n’avais presque pas hésité.

— C’est un peu inhabituel, je ne vous le cache pas, c’est l’inconvénient de ces croyances traditionnelles et l’opération est particulièrement douloureuse, il faut racler jusqu’à l’os, mais ce grigri sera logé à l’intérieur de votre tête, bien au chaud glissé entre vos hémisphères. Avec ses pattes plantées profond dans vos lobes, vos connexions neuronales se démultiplieront et plus rien ne vous sera impossible, les sacerdoces se transformeront en sinécures, même vos wikis. Il faut juste choisir, je vous l’enfile par l’œil ou l’oreille ?

Avec un soupir résigné, il me fallait mordicus ce job abracadabrant, j’ai avalé d’un trait le verre de gnôle que le rusé antiquaire me tendait, un truc assez raide à base de viscères de caribou macérées, et je me suis assis dans une sorte de fauteuil de dentiste tout éclaboussé de sang en me demandant, pas joyeux, si grigri et wiki feraient bel et bien bon ménage en moi.