À bouche renversée

Penser la langue française depuis Cousins de personne, de nos premières amours québécoises à nos explorations francophones, demande d’avancer délicatement. Tout comme le temps, la langue fait partie de ces mots-embûches que l’on emploie sans y penser mais qui, quand on s’y penche, nous prend les pieds dans le tapis de l’évidence. Mot-symptôme où affleurent à la fois des enjeux de pouvoir et la trace de celles et ceux qui l’inventent au fil des conversations, des migrations, des lectures. Dès qu’on évoque la langue, on crée des vagues qui parcourent l’échine des individus et le corps, éclaté, fourmillant, de la société. Cette « langue » dévoile nos imaginaires politiques, comme l’avance Myriam Suchet, mais elle peut aussi bien dire avec Solange la fragilité de nos relations et de nos maux d’être. Chez Isabelle Gagnon, la langue est aussi émaillée de tous ces mots qu’on ne dit pas mais qui sont notre matière, qui nous fondent. C’est donc une langue bien vivante, qui butte et se reconfigure en permanence que ce hors-série nous fait découvrir. Les dix mots (amalgame, bravo, cibler, grigri, inuit, kermesse, kitsch, sérendipité, wiki, zénitude) offrent cinq créations et autant de trajectoires différentes : des textes pour déboulonner les majuscules de la langue française, donner de l’air à nos rencontres et bouleverser les possibles. En assumant que l’imaginaire constitue les individus et les sociétés, il faut que les images, les mots circulent pour nous sortir d’un présent bloqué, austère. Les textes de ce hors-série tirent le réel dans toutes les directions. Chez Florian Eglin, il se fait instable jusqu’à l’hallucination, tandis que Daniel Canty le convoque en une assemblée générale extraordinaire avec vol plané ; David Cheramie le découpe mot à mot, y fait des percées ; Sophie Bienvenu l’entraîne dans des ruelles fantasmées ; Simon Paquet l’embarque vers le futur, jusqu’à l’absurde. Et parce que les refus sont aussi des perles d’inventivité, on ouvre les coulisses sur celui d’Antoine Brea. Ce numéro s’offre donc en un charivari rocambolesque.

Cousins de personne vous invite autour de la parole, cet ondoiement, ce flux qui refuse de prendre visage et qui étincelle.


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