Que sont nos âmes devenues ?

•NAFISSATOU DIA DIOUF•LA MAISON DES ÉPICES
Le monde est vieux mais l’avenir sort du passé.

maison_des_epicesEntre journalisme et fiction, Nafissatou Dia Diouf nous embarque dans l’Afrique contemporaine qui se questionne sur ses maux, ses identités, ses maladies, ses origines. Radiographie des pathologies sociales de l’Afrique postcoloniale et de l’acculturation, ce roman articule les identités blessées, les amnésies et les troubles socio-psychotiques. Comment guérir les échecs des nations, les errances, les âmes abandonnées et soigner autrement les maladies dites socioculturelles ?

Ancien comptoir d’esclaves devenu comptoir d’épices, la Maison des épices évolue après la colonisation en un centre de soins, où viennent se reconstruire des amputés de la vie. Ce lieu réunit médecins et guérisseurs qui sondent la profondeur des âmes en alliant la tradition ancestrale et la science moderne – deux conceptions du soin que la Maison des épices veut rendre complémentaires afin de combattre la déconstruction identitaire.

Dans cette maison qui vit au rythme des patients et des soigneurs, grouillante le jour, faussement sereine quand tombe la nuit, se croisent les destins brisés de malades psychiques. Les médecins, attentifs aux blessures des âmes, conjuguent soins, compassion et désir de comprendre, privilégiant le rapport à l’autre : « ici on cherche à atteindre ton âme avant de soigner ton corps », là où la médecine occidentale ne laisse « qu’une dernière chance ». Le roman suit le chemin d’une pathologie, celle de celui qu’on appelle Louis, amnésique, jeune Métis ayant grandi en France, où il tente de vivre sa double appartenance, malgré le regard des autres qui le pousse à devenir invisible et à oublier sa couleur, à s’oublier lui-même. Louis est soigné par le Dr Tall qui, après son passage dans des hôpitaux traditionnels français, trouve dans son travail de thérapeute à la Maison des épices calme et apaisement. Il choisit de soigner pour transcender ses propres béances intimes et familiales qui, tout au long du roman, resteront un mystère. Dans le récit alternent ainsi le point de vue du thérapeute, confronté à ses propres démons, et celui du patient qui recouvre par flash une mémoire instantanée et libre.

Ce livre de Nafissatou Dia Diouf est une tragédie moderne qui trouve toute son essence et son énergie dans le dernier tiers où l’intrigue, tentaculaire et profondément émouvante, amène à imaginer un champ des possibles médical, un retour aux racines qui permettrait d’octroyer une place au « soigner autrement ». Un roman attachant, véritable galerie de portraits des folies ordinaires, confrontées aux violences de l’acculturation.

éd. Mémoire d’encrier, 2014, 300 p.