Hector et les siens

•Mélissa Verreault•L’Angoisse du poisson rouge
Dans ma tête flottait l’impression que je ne reverrais plus ma terre natale. Quelque chose me disait que lorsqu’on a choisi de quitter sa maison, elle nous devient à jamais interdite. Comme si l’immigration était un aller simple.

Angoisse-C1-226x339Deuxième roman de Mélissa Verreault et son troisième titre paru aux éditions La Peuplade, L’Angoisse du poisson rouge est un petit bonbon qu’il est doux de laisser fondre dans sa bouche alors que la morsure de l’hiver se fait de plus en plus dure à l’extérieur, un livre à lire lové dans une grosse couverture auprès de la cheminée, un livre qui fait du bien au cœur et à la tête.

Composé en triptyque, et s’ouvrant sur de mystérieuses lettres d’amour, ce roman nous fait découvrir trois personnages aussi différents qu’attachants, tous liés les uns aux autres. Manue, Québécoise un peu asociale et perdue, gentille rebelle qui ne sait trop comment gérer la non présence de sa sœur jumelle morte à la naissance et dont elle n’a découvert l’existence qu’un peu trop tardivement à son goût. Victime parfaite de la loi de Murphy, elle s’échine à construire un monde où tout ne peut qu’aller de mal en pis, et effectivement la vie ne lui fait pas vraiment de cadeaux, faisant même disparaître son seul compagnon, Hector le poisson rouge, comme ça, d’un coup de baguette magique… Là, plus là. Mais une bonne âme – celle d’Hector ? – va mettre sur sa route Fabio, jeune immigré italien, aussi séduisant qu’affable. La deuxième partie nous fait traverser les continents et l’Histoire pour nous transporter dans l’hiver glacial russe, en pleine Seconde Guerre mondiale. Sergio, militaire enrôlé comme tant d’autres dans l’armée fasciste italienne, fait prisonnier par les Russes et trimballé d’un camp à l’autre, raconte son quotidien d’homme aux portes de la mort, mort qu’il finit même par souhaiter. Ce chapitre particulièrement prenant dévoile une facette moins connue de l’Histoire (la défaite italienne sur le front russe) et montre, une fois encore, qu’aucun ne fut épargné par la folie humaine. Dans la dernière partie entre en scène un troisième narrateur, Fabio, qui n’est autre que le petit-fils de Sergio. Lui aussi déraciné, mais déraciné volontaire, il raconte son exil et les conséquences que peut engendrer un départ : l’herbe semble toujours plus verte chez le voisin, mais l’est-elle vraiment ? Devenir un étranger en son pays et le demeurer sur sa terre d’accueil, telle est la froide réalité. Mais, que l’on soit empêtré dans une souffrance physique ou dans un mal-être postmoderne, on finit toujours par rencontrer quelqu’un, LE quelqu’un qui fait que… Pour Manue ce sera Fabio, pour Fabio ce sera Manue, pour Sergio ce sera Primo et Fausto, mais surtout Luisa.

La force de Mélissa Verreault, c’est d’avoir su aborder des sujets graves – la mort, la guerre, la torture, l’exil – tout en les teintant d’amour, de douceur, d’un brin d’originalité et d’humour. Une lecture faussement légère qui porte à réfléchir.

 

éd. La Peuplade, 2014, 462 p.