Success story

Tu te revois.

C’était il y a six ans. Au mois d’avril.

Ce mois où, au Québec, la sloche remplace la neige et fait de Montréal un immense granité à la bouette.

Ce mois où le printemps se prend pour Godot et n’en finit plus de promettre qu’il va venir sans jamais tenir parole.

Ce mois où les grippes sortent, les burn-out attaquent, les amours meurent.

Ce mois-là.

Tu avais, justement, des amours mortes à aller engourdir dans beaucoup de distance et d’alcool. Tu avais donc acheté un billet d’autobus et t’étais embarquée pour le Yukon, là où un ami exilé t’attendait, bras et futon ouverts. Ça n’avait pas le sérieux d’une résidence d’écriture, ni même la noblesse d’une quête d’inspiration : c’était un voyage pour te paqueter la face et oublier. Tu n’allais rien chercher là-bas que de l’espace, du silence et peut-être une ou deux aventures « on the road », que tu pourrais raconter après quelques bières, pour te donner l’air d’une vraie beatnik.

Ça, c’est le début de l’histoire. La genèse. La suite, c’est que tu as écrit une pièce qui s’appelle Yukonstyle et que ça a complètement transformé ta vie.

Yukonstyle, c’est ton hit. La pièce qui fait qu’on dit de toi « l’auteure de ». La pièce qui fait que tu es invitée à des colloques où des étudiants français, qui ont à peu près ton âge, t’adressent la parole en te vouvoyant gros comme le bras et utilisent des superlatifs que tu n’as jamais entendus. C’est aussi la pièce qui t’a fait voyager en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en France ; celle qui t’a permis de rencontrer des gens formidables, amis, alliés, collègues, certains pour qui tu te consumais d’admiration sur les bancs de ton école de théâtre (Fabrice Melquiot, bonjour). C’est aussi la pièce qui a payé ton loyer de la dernière année, ce qui, dans le contexte économique actuel, n’est pas une qualité négligeable.

Le succès de ta pièce dépasse un peu les limites de ta compréhension. Après tout, tu l’as écrite comme les autres, en y mettant autant de temps, autant de cœur, autant d’efforts. Alors pourquoi celle-là plus qu’une autre ? Tu aimerais bien croire que c’est simplement parce que tu as touché le génie du bout des doigts et créé une pièce formidableextraordinairegénialissime, mais tu sais, au final, que c’est aussi une question de conjoncture, d’air du temps, de bonne chose au bon moment. Tu sais que toute cette aventure, tu la dois en partie aux gens qui ont pris ta pièce sous leur aile, l’ont fait voyager, l’ont montrée à d’autres. Que c’est aussi grâce à tout ce beau monde, à toute cette succession d’heureux hasards et de bons timing que, de fil en aiguille, comme un petit morceau de casse-tête bien découpé, ta pièce est allée se loger dans l’imaginaire collectif à un endroit précis, dans une petite niche chaude et douce qui lui était réservée.

Alors que les autres pièces que tu as écrites passent et, après quelques semaines de lumière, retournent se lover dans un fichier de ton ordinateur, Yukonstyle,elle, demeure. Il ne se passe pas une semaine sans que tu parles d’elle, que tu écrives sur elle, que tu répondes à un courriel qui la concerne. Cet après-midi même, tu révisais sa traduction anglaisepour sa parution à l’automne, dans une maison d’édition canadienne. Et dès la semaine prochaine, tu t’exiles au chalet pour plancher sur son adaptation cinématographique qui, si tout va bien, sera tournée au cours des prochaines années.

Bref, Yukonstyle, c’est le jackpot. Pour n’importe quel artiste, c’est le scénario le plus bandant du monde.

Mais la vérité, c’est qu’au milieu de toute cette euphorie parfois, tu as peur de t’être toi-même prise au piège. D’avoir créé un monstre de précédents. Un gros Sasquatch en forme de pièce de théâtre que tu as pris sur tes épaules et qui te donne l’air beaucoup plus grande que tu ne l’es en réalité.

Lorsque Yukonstyle a été créée à Paris et à Montréal, il y a deux ans, et que tu as assisté aux premières l’une à la suite de l’autre, tu as mis trois jours à t’en remettre. Trois jours sur le cul. Littéralement. Aux gens, tu as dit que tu étais en décalage horaire et que tu avais abusé des Picon- bières parisiens et des vodkas-pickles montréalais. Mais la vérité, la terrible vérité, c’est que tu étais profondément écœurée d’en parler. Tu te voyais, à chaque conversation, raconter la même histoire, celle-là même que tu as reprise en introduction de ce texte – l’histoire du printemps 2008, de la peine d’amour, des quatre jours d’autobus. Tu te voyais écarquiller les yeux et éclater de rire aux mêmes endroits, en racontant les mêmes blagues, en faisant les mêmes observations sur les différences entre la production française et la production montréalaise. Et plus ça t’ennuyait, moins tu étais capable de faire autrement. Tu étais dans une entrevue permanente, condamnée par je ne sais quelle force occulte à répéter les mêmes phrases et à te trouver insignifiante à l’infini.

Alors, tu as fui. Au sommet de ta gloire, tu es restée trois jours en pyjama dans ton appartement à manger de la soupe, sans voir personne. Juste pour ne pas t’entendre parler de ta pièce. Alors que tu venais de travailler trois ans pour ça.

Selon Wikipédia, un one-hit wonder – ou, en français, un succès sans lendemain – est une chanson ayant connu un grand succès populaire, interprétée par un artiste n’ayant jamais connu d’autre véritable succès dans sa carrière.

Des exemples ?

– « La danse des canards » de J.J. Lionel

– « Femme libérée » de Cookie Dingler

– « Video Killed the Radio Star » de The Buggles

– « It’s Raining Men » de The Weather Girls

– « Don’t Worry, Be Happy » de Bobby McFerrin

Ce concept ne te hante que dans les moments de paranoïa les plus aigus, mais tout de même. Il est parfois là, dans un creux de ta tête, à te murmurer que tout ça n’était peut-être qu’une question de chance, que tu as atteint l’apogée de ta carrière à trente-et-un ans et qu’à l’instar de Cookie Dingler, tu entames une longue et pénible descente vers le purgatoire des has been.

Alors, pour faire taire cette voix maudite, tu travailles. Tu prends des commandes – tu adores les commandes, c’est merveilleusement contraignant, ça donne des sous et ça permet de se cacher derrière les besoins, les envies, la volonté des autres. Alors tu écris des textes pour la radio, la télé, les revues littéraires, les webzines ; tu écris des monologues pour des soirées à thème, des formes courtes, des pièces pour adolescents, du théâtre d’été, des adaptations.

Mais lorsqu’on te demande sur quoi portera ta prochaine pièce – ta vraie prochaine pièce, celle que tu écris pour toi, en secret, dans tes temps libres, celle que tu couves comme un oisillon fragile et à laquelle tu rêves la nuit – tu frémis.

Parce que ta prochaine vraie pièce, il y a deux ans que tu tournes autour. Avec Yukonstyle-le-Sasquatch sur les épaules. Et tu la regardes. Et elle vous regarde, Yukonstyle-le-Sasquatch et toi. Et tout le monde se regarde, sans bouger, immobiles. Et lorsque ta prochaine pièce, d’une toute petite voix, te demande : « Est-ce que je serai aussi bonne que Yukonstyle ? », tu ne sais pas quoi lui répondre. Tu aimerais lui dire qu’elle sera formidableextraordinairegénialissime, qu’elle va révolutionner le monde de la dramaturgie et que jamais, au grand jamais, on ne la comparera à aucun Sasquatch parce qu’elle n’aura rien à envier à personne. Mais honnêtement. Bien honnêtement. Tu ne sais pas.

À quoi résistes-tu, donc, lorsque tu écris ?

À toi-même, assurément. À ton complexe de l’imposteure, à tes accès de misanthropie, à ta hantise du « one-hit wonder », à ton angoisse de la prochaine pièce.

Pour ne nommer que ceux-là.

Tu te revois.

C’était il y a six ans. À la fin du mois de mai.

Tu venais de rouler 36 heures dans l’autobus Greyhound qui te ramenait vers Montréal.

Ton iPod venait tout juste de te lâcher, comme ça, sans crier gare. Tu étais, pour être parfaitement honnête, un peu misérable, avec tes cheveux sales, ton teint blafard et ta consternation. Il te restait trois jours d’autobus à faire. Trois jours à parcourir la platitude de l’Ontario dans le silence le plus complet.

Alors, tu avais pris ton cahier vert et avais commencé à écrire. Ça n’était pas des répliques, même pas des phrases complètes. Juste des idées, jetées en vrac sur une page.

– Japonaise de six pieds. Tom-boy (Yuko/Yukon ? Trop obvious ? À voir.)

– Fille-manga – arrive en bus. Élément déclencheur

– Gars Autochtone. Lien avec Pickton-mère/sœur disparue ??? À développer…

– Corbeau

– Jerky

– Aurores boréales

Tu revois ce moment précis et tu le trouves tout simple. À mille lieues de la peur, de la hantise, de l’angoisse, de la paranoïa que tu viens de décrire dans ce texte, six ans plus tard. À mille lieues de ton chapelet de résistances.

Alors, tu te dis qu’écrire des pièces, au fond, ça n’est pas si compliqué.

Et ça te donne très envie de recommencer.