Que se brise la vague

• Hélène Dorion • Recommencements

Nous avançons dans le monde, rassurés à l’idée qu’existent un point A et un point B, convaincus que la réussite réside dans l’absence de troubles, d’erreurs, d’échecs ou d’hésitations. « D’instinct, nous réagissons à l’inconfort par la fuite, niant par là l’expérience qui nous est offerte. » Nous gardons une conception linéaire d’un monde duquel nous devons constamment nous méfier, ce monde plein de menaces qui pourrait un jour nous faire basculer. Plus les attaches sont nombreuses, plus nous risquons gros. Sur la ligne du temps, comme des funambules effrayés, nous avons peur de perdre pied. Et si, finalement, la ligne à suivre n’était ni droite ni si étroite ? Et si nous arrivions à consentir à l’expérience de la renaissance – qui implique celle de la perte, de la mort – à « consentir au feu » ?

Dans son récit Recommencements, Hélène Dorion nous invite à « trouver [notre] propre maison, cet abri que l’on est seul à pouvoir construire pour soi-même » en considérant la circularité de notre vie, en acceptant son caractère périssable, en acceptant que parfois se brise la vague.

Cette poète, romancière et philosophe, récipiendaire de nombreux prix internationaux, nous avait habitués à ce style intimiste et spirituel dans Jours de sable et l’extraordinaire L’âme rentre à la maison (L’étreinte des vents, dans l’édition québécoise), en foulant le territoire d’une île isolée qui allait accueillir son être abandonné. Dans Recommencements, elle aborde avec une finesse inouïe, en échappant à toute forme de pathos, la mort de la mère ; l’une des pertes les plus troublantes, celle du « seul témoin de notre vie entière », qui nous ramène inévitablement à toutes les pertes auxquelles nous faisons face, tous ces deuils qui nous laissent a priori meurtris mais qui, une fois apprivoisés, peuvent devenir de formidables possibilités de rencontres avec soi.

Hélène Dorion rappelle que la perte de la mère impose une redéfinition de soi : un soi adulte, qui n’est plus l’enfant de quelqu’un. C’est un point de rupture et forcément le début de quelque chose. Un recommencement, l’expérience d’une liberté nouvelle ; à l’instar du Phénix : se consumer pour renaître.

Avec force métaphores sublimes – mélange mouvant de la mer, de la tempête, de la spirale ou de la caverne – Hélène Dorion nous porte dans son univers, bercé par les sagesses orientale et amérindienne, depuis lequel elle semble nous chuchoter que tout ira bien, que la route est belle et la montagne à gravir encore davantage ; que le réconfort réside en nous-mêmes, dans la responsabilité infinie que nous avons de notre existence.

« Et un jour, on sait. On doit prendre le risque de sa propre vie. »

Ce sont ces mots dont on doit se souvenir, se « repasser par le cœur », quand nous sommes sur une des falaises de notre vie et que s’offre à nous la perspective de la chute, tout comme la possibilité de l’envol.

Éd. Druide, 2014, 220 p.

Malheureusement, les lecteurs français devront patienter encore un peu avant de pouvoir mettre aisément la main sur ce grand livre. Une réédition en France est prévue ces prochains mois. Pressés d’avoir le cœur apaisé ? Vous pouvez commander directement au Québec via la Librairie Pantoute.