Simon et le fleuve

L’hurluberlu avait l’air un peu ouf. Il déambulait en faisant des zigzags, sa tête ne tenait plus sur son cou : on n’aurait pu dire s’il était timbré ou soûl.

Toute la soirée, il s’était ambiancé à tire-larigot, il avait préféré les fariboles aux échanges tranquilles avec son frère aîné.

L’hurluberlu essayait de retrouver son chemin dans cette ville qu’il ne connaissait pas. Il trébuchait à chaque pas, son allure à elle seule était tohu-bohu, son estomac devenait charivari.

L’hurluberlu s’appelait Simon. Il venait de passer une soirée dont il ne se rappelait presque rien. Il traversait un fleuve. Comment avait-il pu ne pas rater le pont, vu l’état dans lequel il se trouvait ? À la première occasion, il se poserait et attendrait.

L’ivresse finirait par faire comme le temps : elle passerait.

L’autre rive du fleuve était aménagée en parc linéaire. On y avait laissé une bande de gazon et, à tous les dix mètres, on y avait boulonné un banc.

Simon était descendu sur la rive, et même si les concepteurs du parc linéaire avaient pris grand soin de laisser une bonne distance entre le banc et l’eau, il avait failli rater le premier et se retrouver dans la seconde.

Une fois assis, il avait contemplé la ville.

Comme on peut le faire sur une carte topographique, il avait tracé le chemin parcouru depuis la fin de l’après-midi : devant lui s’étalaient les hauts et les bas d’une terrible journée d’ivresse.

Il était parti de chez son frère en début d’après-midi. Ce dernier lui avait suggéré de rentrer tôt : ils mangeraient ensemble puis pourraient doucement bouquiner, ou encore se regarder un DVD. Simon avait dit oui, puis était parti marcher.

Un peu avant son heure habituelle pour l’apéro – Simon avait certains principes, dont celui de ne jamais boire avant 17 h –, il s’était senti las et avait eu envie de se reposer les pieds.

Depuis la terrasse de ce bar un peu chic de la place du théâtre, il se souvenait avoir eu une vue saisissante sur le fleuve.

Il avait d’abord commandé un kir.

Un peu plus tard, quand le soleil avait contourné l’angle de la rue et qu’il était venu inonder de chaleur la terrasse, Simon était passé à la bière. Il avait commandé une blonde assez forte, qu’il savait apte à le rafraîchir tout en continuant de bien l’enivrer. Une jeune femme s’était alors assise à la table près de la sienne. Même s’il avait déjà bu plusieurs kirs et quelques bières, Simon avait assez l’habitude de l’alcool pour déjouer l’ivresse et ne pas risquer de devenir déplaisant. Il avait entendu la jeune femme demander un verre de rosé au garçon.

Assis sur son banc de parc linéaire, seul, Simon pensait qu’il aurait pu, pour attirer l’attention de la jeune femme, passer lui aussi au rosé, et peut-être la soirée se serait-elle déroulée autrement.

Le serveur avait apporté la bière et le rosé en même temps. Il avait posé le ticket de la bière sur la table de Simon qui avait alors intercepté celui de la jeune femme. En offrant ce verre à sa voisine, il avait espéré entamer la conversation.

Elle avait semblé surprise, l’avait regardé dans les yeux pendant une toute petite seconde avant de le remercier, puis avait évité son regard en admirant le ballet des hirondelles sous les corniches du vieux théâtre, en face.

Simon avait alors compris qu’aucune conversation ne serait possible, mais il avait quand même continué à payer les rosés de la femme. Au bout de trois verres, elle s’était levée et était partie. Simon l’avait suivie des yeux jusqu’à ce qu’elle se perde dans la foule dense qui remplissait la place.

Ce n’était pas un coup de foudre, non. Ni même un désir fulgurant. Le beau temps avait simplement éveillé en Simon le désir d’un instant de romantisme à l’ancienne : aborder une inconnue, parler de tout et de rien, ne rien lui promettre, ne rien sous-entendre… Nous vivions à une époque où tout cela n’était plus possible.

Après le départ de la femme, Simon était passé aux choses sérieuses. Trois fois, il avait commandé une pinte de bière et un double scotch, single malt, qu’il avait avalés d’une traite à chaque fois.

Le soleil couchant venait de passer derrière le théâtre et il n’avait aucune envie de boire à l’ombre. Il avait réglé la note, avalé un autre double scotch, attrapé son cuir et traversé la place en diagonale, d’un pas certain et sous les klaxons des voitures fâchées.

Derrière le théâtre, il n’y avait qu’un seul bar, très sombre et sans terrasse. Simon était entré et le soleil avait créé une aura de feu autour de ses larges épaules. Son crâne avait brillé.

Outre le barman pour admirer cette entrée spectaculaire, presque cinématographique, il y avait une jeune femme, assise seule. Devant elle, un verre de rosé. Simon s’était demandé si toutes les jeunes femmes buvaient du rosé dans cette ville. Il s’était installé au bar et avait commandé une bière noire et un double scotch.

Le barman ne lui accordait pas un regard, il lisait un journal de son pays et rien ne semblait pouvoir garder son attention au bar.

Simon sentait que la jeune femme n’attendait qu’une chose : qu’il lui adresse la parole. Autant il avait vraiment eu envie de discuter avec la jeune femme du premier bar, autant ici, il avait envie d’être seul. Il avala son verre de scotch, puis sa bière. Il n’eut même pas le temps de commander de nouveau : une autre bière et un autre scotch atterrirent devant lui. Le barman n’avait même pas levé les yeux de son journal pour lui indiquer que ces consommations étaient offertes par la femme. À ce moment précis, les choses en général – et sa tête en particulier – avaient commencé à tourner.

Simon avait essayé de faire pivoter son siège, pour signifier à la femme qu’il la remerciait. À peine avait-il complété le premier quart de son demi-tour que la nausée s’était manifestée. Au deuxième quart de sa rotation, il avait eu l’impression que seul son bassin pivotait et que tout le reste de son corps demeurait immobile : jambes, tronc, bras et tête. Au troisième quart de son demi-tour, la tête, en essayant de compenser la lenteur des jambes et du tronc, avait essayé de prendre de l’avance et de rejoindre le bassin pour se retrouver, alors que plus rien n’était en phase, à destination. C’est là qu’il sentit glisser le tabouret sous ses fesses. Très vite, la femme lui apparut de travers, puis à l’envers.

Il se souvenait avoir eu alors une très belle vue sur ses jambes, croisées sous la table.

Il avait essayé de se relever, péniblement, en s’aidant du tabouret qui continuait de pivoter. Lorsqu’il avait réussi à se rasseoir, une autre bière noire et un autre double scotch l’attendaient. La jeune femme n’était plus à sa place.

Il s’était concentré sur le tangage.

Il avait réalisé qu’il lui manquait une chaussure.

Et puis, il avait tenté de retrouver son chemin. Il se souvenait avoir trébuché à chaque pas. Son pied sans soulier l’avait fait marcher en zigzag. Outre le fait d’ambiancer deux bars et de s’enivrer à tire-larigot en additionnant les fariboles plutôt que de rester sage et de s’enlivrer, comme son frère lui avait suggéré, il ne se souvenait de rien.

Il en était là.

Dans son esprit se déroulait un véritable tohu-bohu et dans son estomac le charivari risquait de se déclencher à nouveau.

En pleine nuit.

Dans une ville qu’il ne connaissait pas.

Il se regardait dans les reflets du fleuve et il savait que le lendemain il serait crissement magané.

Il se demandait comment il retrouverait son chemin.

À quatre pattes sur le bord d’un fleuve qu’il ne connaissait pas.

Ses bras avaient flanché, puis sa tête avait heurté la surface de l’eau.

Et puis plus rien.

10 + 1 • crissement [kʀismɑ̃] magané [magane] expr. ♦ Être très très en lendemain de veille.