Port-Salut

À César, le chien de Jacqueline
À Émile

Il s’avance sur le sable jaune de cette plage écrasée par le soleil, la mer se retire en faisant un de ces bruits qu’on ne décrit pas. Parce qu’indescriptibles. Magiques. Puis elle revient couvrir ses pieds de son immense langue. Il resterait là toute sa vie. Dans ce bref présent suivi d’autres présents tout aussi brefs et magnifiques, mais tous différents les uns des autres. Aussi profonds que l’éternité.

Hier encore il se questionnait sur l’endroit où il aimerait passer ses vieux jours. Ce bord de mer jalonné de petites maisons en paille, de cocotiers et d’enfants qui roulent dans le sable chaud, le temps qui passe autrement est la réponse à sa question.

Plus tard, il rencontrera une gonzesse, dans un de ces bars où les hommes sont souvent plus nombreux que les femmes. Si on les voit danser ensemble, c’est sans arrière-pensée. Juste pour l’ambiance… Il ambiancera comme un dingue, coulera du grog à tire-larigot, comme il n’en a jamais coulé de toute sa vie, avant de demander à cette nana si c’est une idée qui lui plairait de rentrer avec lui. Histoire de donner suite à tout ça. À quoi ?

Du plus loin qu’il se souvienne, il avait toujours détesté les filles qui posent ce genre de questions : pour quoi faire ? dans quel but ? et toutes ces fariboles. Alors que tout est bien clair. Mais avant même qu’il ait eu le temps d’aller au bout de ses pensées, Ok. Elle accepte. Ouf !

Son grand-père, expert en questions de boissons, lui avait toujours dit que celui ou celle qui zigzague en sortant d’un bar a abusé. Le vrai buveur n’abuse pas, il reste digne. Or avec cette hurluberlue accrochée à son bras, il se voit précisément perdre sa dignité, rien d’autre. Et tout ce charivari dans sa tête… Il a l’impression que ça n’arrêtera jamais.

Plus jeune, il a tellement connu d’amours mal timbrées, mal foutues, mal en point, que maintenant il ne sait plus quel nom donner à ce qui se passe entre lui et une femme. Il ne fait que répondre aux appels de ses sens, à leur tohu-bohu, comme, après s’être enlivré, on croit qu’on n’a plus que des mots à l’intérieur de soi.

Le lendemain, après le départ de cette femme, de toutes ces femmes qu’il rencontrera par la suite, il retournera sur la plage, contemplera la mer. L’endroit parfait pour mourir.

10 + 1 • grog [gʀɔg] n.m ♦ Boisson très forte, faite de rhum mélangé à du lait chaud ou à de l’eau chaude. À consommer comme remède ou pour l’ivresse.