Pépito le veinard

Malgré le charivari que crachouillait la radio dont il avait mis le volume à fond, Pépito crut entendre des coups donnés à la porte. Il quitta le lit, baissa le volume, attrapa une serviette qui gisait sur une chaise en plastique et se dirigea vers le salon. Il fit des zigzags entre les fauteuils comme un navire secoué par la houle. Il manqua de se prendre les pieds dans le tapis et poussa un ouf de soulagement lorsqu’il atteignit son but. Il était rentré au petit matin après avoir ambiancé toute la nuit avec Marie-Lisa, sa nouvelle petite amie.

Il ouvrit la porte en se demandant qui pouvait bien lui rendre visite de si bonne heure et vit Jacky qui fumait une clope, engoncé dans un jean délavé.

— Qu’est-ce que tu fous-là ?

Jacky ôta ses lunettes de soleil.

— Depuis une heure, j’essaie de te joindre en vain, mec. Tu es sur répondeur.

— Et alors ?

Jacky poussa Pépito sur le côté pour entrer dans la maison. Il ramassa les vêtements qui traînaient sur un coussin et les jeta dans un coin.

— Apprends à mettre un peu d’ordre dans ta vie, putain, dit-il en s’asseyant.

La remarque acerbe ne fut pas du goût de Pépito.

— Arrête tes fariboles à la con. C’est Justine qui t’envoie ?

Justine était son ex. Deux semaines plus tôt, ils s’étaient séparés. Il l’avait pincée à la sortie d’un motel avec un mec. Il lui avait filé une raclée avant de rompre avec elle. Depuis, elle n’arrêtait pas d’envoyer des émissaires pour recoller les morceaux.

— Écoute, Pépito, tes histoires de cul, ça ne m’intéresse pas.

Jacky se rapprocha de lui.

— Jenko est sur un gros coup en ce moment.

Pépito, Jacky et Jenko étaient copains depuis l’enfance. Ils avaient grandi dans le même banditoustan. Ils avaient fréquenté la même école, bien qu’à cette époque, Jacky s’enlivrait tandis que Pépito et Jenko faisaient l’école buissonnière. Ils avaient levé leur première fille ensemble, fait leurs premiers coups ensemble. Peu à peu, ils étaient montés en grade dans la pègre locale. Hold-up, faux-monnayage… Puis cinq ans plus tôt, ils avaient été alpagués par une patrouille de la gendarmerie lors d’une tentative de braquage d’un fourgon blindé. À cette époque, ils formaient une belle bande d’hurluberlus. Mais à sa sortie de taule, Pépito s’était rangé. Il avait trouvé un emploi dans un garage. Jacky et Jenko avaient continué dans le métier. Leur dernier casse datait de quelques mois. Ils s’étaient fait une agence de transfert d’argent.

— Je ne veux pas en entendre parler, Jacky. Je ne mange plus de ce pain-là.

— J’ai rencontré Jenko hier soir dans une boîte de nuit. Il était accompagné de deux filles qui buvaient des verres de whisky à tire-larigot et foutaient un tohu-bohu d’enfer.

Comme Pépito ne réagissait pas, Jacky poursuivit :

— Il veut qu’on se fasse le Casino Croisette.

Pépito sauta au plafond :

— Tu es devenu timbré ou quoi ? Le Casino Croisette est tenu par les Chinois. Ces gars-là turbinent dans la traite des filles, les machines à sous, le blanchiment d’argent. Ils sont mouillés avec les grosses huiles du pouvoir. Si vous vous attaquez à eux, vous aurez toutes les polices du pays aux trousses.

— Tout se passera comme sur des roulettes, Pépito. Jenko a déjà tout préparé. Le plan, les armes, la planque. Tu le connais. Il ne fait jamais les choses à moitié.

Sûr que Pépito connaissait Jenko. Ce n’était pas le genre à prendre des risques à la légère.

— Jacky, les Chinois, c’est pas des gens à se mettre à dos.

— On a besoin de toi sur ce coup, comme chauffeur.

Pépito était connu dans le milieu comme le meilleur conducteur de la ville.

— Pas question !

— Réfléchis un peu. On risque de se faire au bas mot dix bâtons. Une somme pareille, c’est pas des clopinettes.

Dix bâtons… Pépito imagina tout ce qu’il pourrait réaliser avec une telle somme. Depuis belle lurette, il rêvait de monter son propre garage.

— Très bien, soupira-t-il. Je veux 40 % du butin. À prendre ou à laisser.

— Ça, il faudra que j’en parle avec Jenko.

Jacky s’empara de son téléphone et sortit de la pièce. Il revint quelques minutes plus tard :

— C’est ok.

Il expliqua ensuite à Pépito le plan que Jenko avait concocté. Pépito prit l’engagement de trouver la bagnole. Le casse était prévu pour dans deux jours. Quand il vit Jacky prendre la porte quelques minutes plus tard, il se demanda dans quel merdier il s’était encore foutu.

Deux jours plus tard, il était 21 h 55 lorsque Pépito gara une vieille Toyota au ras du trottoir, devant l’entrée principale du Casino Croisette sur le front de mer. Deux vigiles armés y faisaient le pied de grue. La bagnole, Pépito l’avait levée sur le parking d’un supermarché la veille en s’assurant de changer la plaque d’immatriculation.

Les gars devaient passer à l’attaque à 22 h. Le casino était bondé de monde à cette heure-là et les quatre agents de sécurité s’occupaient plus des joueurs que des caisses.

Jenko qui était assis sur la banquette arrière descendit le premier et s’accouda à la portière côté conducteur.

— Ne chie pas dans ton froc, ça va bien se passer, dit-il à l’endroit de Pépito qui venait d’allumer une cigarette.

Jacky sortit de la voiture à son tour. Pépito regarda les deux garçons disparaître dans le Casino Croisette. Il se cramponna à son volant et serra les dents. Le temps, pas plus que l’ambiance, n’était au beau fixe.

Dix minutes s’étaient écoulées quand Jacky et Jenko déboulèrent du Casino. Jacky flanqua la crosse de son flingue sur la tempe d’un agent de sécurité qui s’interposait tandis que Jenko mettait en joue un deuxième bougre. À coup d’insultes et de sommations, ils regagnèrent la bagnole avec le sac plein de pognon. Pépito ne se fit pas prier pour démarrer sur les chapeaux de roues.

Un quart d’heure plus tard, Pépito stationna la voiture dans une ruelle faiblement éclairée. Ils n’avaient pas été suivis. Jenko s’empara du sac et commença à compter le fric. Il se tourna vers Pépito et Jacky :

— Putain, on s’est fait douze bâtons ! On est des sacrés vein…

Jenko ne termina pas sa phrase. Une rafale de plombs tirés à bout portant lui arrachèrent la tempe gauche. Son cerveau éclaboussa l’habitacle. Jacky comprit ce qui se passait. Il tenta de s’échapper. Mais trop tard. Pépito lui tira dans le dos. Il rassembla la thune dans le sac et rejoignit à pied une autre bagnole qu’il avait planquée dans les herbes. Il s’y coula, poussa un CD dans le lecteur et démarra tranquillement. Maintenant, plus de doute possible, il savait qu’il aurait son propre garage. Et les haut-parleurs médiocres crachaient un retentissant « Worked hard all my lifetime, no help from my friends. So oh Lord, won’t you buy me a Mercedes Benz… »

10 + 1 • banditoustan [bɑ̃ditustɑ̃] n.m. ♦ « Mauvais quartier » ou « quartier coupe-gorge » où les bandits sévissent à la nuit tombée.