Mondes possibles

Pour célébrer ses dix années d’existence, Le Quartanier publiait en fin d’année 2013 dix novellas, la Série Nova, écrites par des auteurs de la maison. Déjà reconnu pour ses couvertures qui accrochent l’œil, de facture simple mais aux couleurs franches, l’éditeur s’est associé au collectif Pointbarre pour offrir aux lecteurs de véritables objets d’art. C’est avec un plaisir non feint que nous retrouvons donc David Turgeon, auteur des Bases secrètes (Le Quartanier, 2012), pour ce court récit au titre singulier : La raison vient à Carolus.
•David Turgeon•La raison vient à Carolus
Quelque chose de nous a survécu (n’est-ce pas ?) à la malignité du monde.

Un homme retire de sa cave inondée des boîtes d’archives ayant appartenu à un certain Carolus. En attendant le plombier, il se remémore cet ami d’enfance graphomane et décide d’ouvrir une à une lesdites boîtes. Sa mémoire parsemée d’incertitudes récurrentes fait en sorte que l’histoire de Carolus nous est livrée en fragments. Ce garçon taciturne et solitaire, « qui grandit sans vieillir », ne se contente pas d’écrire des histoires ; il fabrique lui-même ses livres. Ce sont ces innombrables objets, marqués par un éventail de langages écrits, que le narrateur découvre un à un : bande dessinée, récit, journal intime, livre dont vous êtes le héros, livre de programmation, esquisse de traité de mathématiques. À l’adolescence, ayant épuisé les potentialités du récit, Carolus délaisse progressivement l’univers livresque pour se plonger dans des énigmes insolubles telles que la division par zéro et la forme de l’univers. Toutes les entreprises du garçon le tiennent à distance de la vie, lancé en orbite dans une quête sans fin. C’est alors que, doucement, le récit bifurque vers une histoire connexe : celle des amours du narrateur avec une certaine Macha, autre amie d’enfance recroisée par hasard. Des années plus tard, ne restent que les mondes possibles de Carolus, enfermés dans ses livres. Le narrateur réalise peu à peu que ces précieuses archives, seuls vestiges d’un ami disparu, incarnent l’enfance retrouvée comme source d’angoisse. « J’ai prié pour retrouver mon enfance, et elle est revenue, et je sens qu’elle est toujours dure comme autrefois et qu’il ne m’a servi à rien de vieillir. », disait un personnage de Rilke – qu’on entend parfois en écho dans La raison vient à Carolus.

Grâce à ce récit doux-amer, habilement ponctué par la non-arrivée du plombier, David Turgeon poursuit son exploration d’un véritable « tableau des possibles » oscillant entre rêve et science. La mélancolie sous-jacente est contrebalancée par un usage réjouissant du point-virgule et de l’imparfait du subjonctif, temps verbal rare s’il en est, et dont l’apparition furtive revêt tout l’éclat d’une pierre précieuse. La façon qu’a l’auteur de manier ces écueils grammaticaux, ainsi que son goût manifeste pour le mot obscur, ajoutent assurément au plaisir de lecture.

Un second livre sous forme d’une multitude de portes entrebâillées, ne donnant qu’un aperçu d’univers complexes et laissant le lecteur poursuivre la rêverie, fasciné. L’art de David Turgeon tient en grande partie dans ces micro-récits, collection de géniales prémices romanesques qui ne se contentent pas de flotter à la surface des choses mais interrogent avec justesse les chemins de traverse de l’esprit humain.

Le Quartanier, coll. « Nova », n° 9, 2013, 64 p.