Les cercles

Xénia était de ces personnes qui vous font douter des limites que vous attribuez au monde physique. La gravité, l’espace et le temps, l’éternel retour de la nuit et du jour – elle se jouait de ces concepts comme s’il s’agissait de simples fariboles. Capable d’être partout à la fois et de faire s’étirer ou se contracter les heures, elle opposait à la sagesse des raisonnables une implacable désinvolture. Xénia était grande, elle était laide, elle était complètement timbrée et bien sûr, elle était riche.

Je ne sais plus exactement comment j’étais parvenu à m’en faire une amie. C’était sans doute une autre conséquence de la conversation que j’avais eue avec Robin, une quinzaine d’années plus tôt, au sujet des cercles. Les cercles sont des sphères sociales gigognes. Le commun des mortels – moi, par exemple, venu de nulle part, sans fortune ni relations – pénètre d’abord dans le plus large des cercles, et devient alors fasciné par le cercle suivant, plus petit, plus sélect. Il fait des pieds et des mains pour y être admis et lorsqu’il y entre enfin, c’est pour découvrir qu’il existe encore un cercle plus restreint auquel il se met à aspirer, se désintéressant aussitôt de son nouveau milieu. Avec Robin, nous avions convenu que le seul but valable de l’existence était de se rapprocher le plus possible du tout premier cercle. Coincés dans une réception d’intellectuels ennuyeux où on préférait s’enlivrer plutôt que de boire franchement, nous en étions loin.

— Combien de cercles y a-t-il au-delà de celui-ci ? avais-je demandé à Robin.

Vautré sur un pouf, mon ami avait soufflé la fumée de son cigarillo vers moi d’un air absorbé.

— Une infinité.

Xénia représentait une sorte d’ascenseur déréglé qui se baladait allègrement à travers tous les cercles. Issue de celui du centre, elle nourrissait un intérêt pour tous les autres, particulièrement les plus étranges. Je l’avais rencontrée sur un bateau qui remontait le Nil en zigzag, alors que je tentais de boucler un article et qu’elle s’efforçait de conclure une interminable partie de poker en s’abreuvant d’absinthe. J’ai tout de suite su que je devais me lier d’amitié avec elle. Quant aux raisons qui l’ont poussée à s’intéresser à la loque que j’étais, elles me seront à jamais incompréhensibles.

Elle m’avait entraîné du Caire à Iakoutsk, parce que c’était l’été, que le jour n’y finissait pas et qu’elle avait eu vent d’une sorte de secte qui organisait des expériences d’éveil extrême, où il fallait résister au sommeil pendant des dizaines de jours. Pour me préparer, elle avait glissé dans mon thé à la menthe une dose monstrueuse de barbituriques qui m’avait fait dormir jusqu’à mon arrivée aux abords du cercle polaire. Xénia m’avait réveillé en souriant :

— Je voulais que tu puisses faire le plein avant le jeûne.

Les choses allaient ainsi avec Xénia. Vous disiez oui une fois, et elle vous embarquait dans son odyssée sans plus vous demander votre avis. Mais tout ce qu’elle faisait, c’était pour votre bien. Sa définition de votre bien.

C’est ainsi que je me suis retrouvé seul dans un sauna de Bangkok, encerclé par des hommes qui auraient pu être des femmes et des femmes qui auraient pu être des hommes, parce que Xénia avait décidé qu’il fallait que j’explore les tabous de ma sexualité. Elle me fit sauter de force en parachute car « il s’agit tout de même d’une base », et m’enferma dans une salle d’eau avec une duchesse monégasque à qui elle n’avait tout simplement pas envie de parler.

Ses coups de tête et commandements frisaient parfois le caprice et, à certaines occasions, je me sentis comme le jouet que cette enfant extraordinairement gâtée s’était offert pour se divertir. Mais c’était elle qui m’avait permis de rencontrer mon premier gorille sauvage ; c’était elle qui s’était présentée armée d’un champagne millésimé au lancement de mon quatrième livre où personne d’autre n’était venu. C’était elle qui m’avait fait survoler l’Everest à bord de son hélicoptère personnel, et qui m’avait accompagné au fond d’une grotte où, infusé de LSD, je m’étais convaincu que le squelette de mon chien Pom reposait.

Nous n’avions jamais échangé ne serait-ce qu’un baiser, et tout me portait à croire qu’elle avait aussi peu d’attirance pour moi que j’en avais pour elle, ce qui était pour le mieux. Ce genre de camaraderie se passait très bien des aléas épineux du sexe et de ses corollaires. J’ignorais tout de sa vie intime ; Xénia ne semblait pas avoir d’histoires d’amour à part celle qu’elle entretenait avec la vastitude du monde, avec les curiosités et lieux intouchables qu’elle atteignait sans effort, propulsée par sa fortune et son énergie hors du commun.

Un jour, alors que j’étais sans nouvelles d’elle depuis plusieurs mois, Xénia refit surface à la manière d’un phoque émergeant des glaces, joyeux dès sa sortie des sombres immensités marines.

— Ça roule ?

Ça ne roulait pas. J’agonisais sur la fin d’un manuscrit difficile. Mes fonds avaient fondu, aussi je ne buvais plus que la vodka la moins chère, et un mal de tête cuisant accompagnait chaque seconde de mes journées. Je venais de rompre avec une houri à moitié fêlée et l’irrésistible odeur de son sexe et de ses aisselles s’accrochait à ma demeure, me rappelant sans cesse ce que je ne possédais plus.

Xénia m’écouta résumer mes déboires puis me signifia qu’il était temps de tourner la page sur cette période.

— Première des choses : je vais te faire parvenir de l’argent pour que tu puisses t’acheter de l’alcool digne de ce nom. Un manuscrit, ça ne se termine pas à la gnôle. Deuxièmement, tu as quatre jours, pas un de plus, pour finir cette saloperie. Jeudi, je t’envoie mon avion et tu viens me rejoindre à Bali.

— Pourquoi Bali ?

— Deux mots : volcan et orgie.

Comme j’étais par nature un être mou et procrastinateur, l’arrivée d’une date butoir fut salvatrice. En trois nuits, mon manuscrit fut bouclé de même que mes valises, et je pris la route de l’aéroport le cœur délesté de soixante-huit mille mots qui allaient sans doute faire pleurer mon éditeur de désespoir. Je m’en fichais. Ma vie était morne et, comme tous les paresseux, je méritais des vacances.

Bali grésillait de chaleur. Son marché était un incroyable tohu-bohu à travers lequel je parvins à repérer Xénia en un coup d’œil. Longiligne et pâle, elle absorbait la lumière ; on l’aurait dit peinte à la chaux. Elle me pinça les joues.

— Qu’est-ce que tu fabriques habillé comme ça, espèce d’hurluberlu ! Il fait soixante degrés et tu portes un veston en tweed. Tu as peur qu’on oublie que tu es écrivain ?

— Et toi, tu as peur qu’on oublie l’hiver ? Tu es blême comme la Sibérie !

Bras dessus, bras dessous, nous nous dirigeâmes vers un comptoir où on servait un tuak meurtrier. Nous bûmes à tire-larigot et Xénia me parla pendant une demi-heure de l’infâme oignon qui était apparu sur son pied. Cette femme était extraordinaire : elle passait sa vie à explorer les abysses océaniques et les cités interdites, elle côtoyait des princes et des trafiquants d’armes, mais tout ce qu’elle trouvait à me raconter après tout ce temps était l’épopée de son hallux valgus.

Après plusieurs litres d’alcool de riz, je la questionnai sur la fête à laquelle nous étions conviés.

— Ce volcan, il est éteint, n’est-ce pas ?

— Bien sûr que non, ça n’aurait aucun intérêt. Si tu regardes bien, tu peux apercevoir sa fumée là-haut.

— Ouf.

— Ne t’inquiète pas, ce n’est pas un volcan qui crache, c’est un volcan qui bave. On sera installés entre les deux coulées de magma. Et ça va être la fête la plus folle, la plus décadente qu’on ait jamais vue !

J’aurais eu au moins trente objections, mais je me laissai tout de même entraîner parce que, d’une manière inexplicable, Xénia savait toujours ce qu’il fallait faire.

Les flancs du volcan étaient anthracite là où ils n’étaient pas ignés, et écarlates aux endroits où la lave déferlait. Xénia ouvrait la marche par un sentier qu’elle semblait bien connaître. J’étais si concentré sur mes pas qui glissaient dans la poudre noire que je ne vis la fête qu’en y mettant les pieds.

Mon amie ne m’avait pas menti. Jamais je n’avais assisté à un événement aussi surréel. Il y avait une piscine gonflable, une petite scène et des musiciens dessus. En plus de faire monter des haut-parleurs géants, les organisateurs avaient installé un bar en plexiglas à travers lequel on pouvait contempler un charivari de jambes nues juchées sur des souliers plateformes. Pour ambiancer le tout, des néons rouge vif avaient été disposés autour de la piste de danse, ce qui donnait l’impression que la lave encerclait la foule.

Les fêtards provenaient de partout sur la planète ; ils étaient tous des danseurs exceptionnels et ne s’arrêtaient que pour engloutir un cocktail ou pour embrasser un de leurs semblables. Rien qu’à observer leur port, leur manière d’être si détachés du danger, je devinais qu’ils appartenaient tous à ce cercle très particulier dont faisait partie Xénia. Le cercle des riches qui ne tiennent pas à s’enrichir davantage ni à s’accaparer le pouvoir, mais seulement à vivre des expériences qui ne sont accessibles à personne d’autre.

Après quelques verres, je me mis à danser, d’abord en usant des mouvements sobres et calculés qui m’avaient toujours tiré d’affaire, puis de plus en plus frénétiquement, jusqu’à atteindre une sorte de transe. De temps à autre, j’entrevoyais Xénia, somme toute gracieuse dans ses vêtements qui flottaient dans le vent. Elle semblait euphorique. Je pris une pause pour contempler les rivières incandescentes qui dévalaient la pente à quelques dizaines de mètres de moi, puis le sommet du volcan, qui toussait un air poudreux dans le ciel opaque. J’étais au paradis. Xénia me rejoignit et lança son bras autour de moi.

— Tu ne regrettes pas d’être venu ?

— C’est la plus belle nuit de ma vie.

— Je m’en doutais, dit-elle avec un sourire énigmatique.

Elle m’entraîna en amont des danseurs. Une dizaine de personnes discutaient en rond et je crus, plein d’espoir, qu’un joint circulait. Ils m’accueillirent avec chaleur, chacun me palpant les bras, passant leurs mains dans ma chevelure imbibée de sueur. À leur mutisme, je conclus que nous ne parlions pas la même langue et, peut-être pour cette raison, j’obéis avec docilité quand ils me firent signe de les suivre. Nous montâmes vers le sommet.

— Ce n’est pas dangereux ? m’enquis-je.

Pour toute réponse, ils placèrent leur index devant leurs lèvres pour m’intimer le silence.

Je ne sais pas pourquoi je les ai suivis, pourquoi je me suis avancé si près de la bouche du volcan, tout comme j’ignore pourquoi j’ai passé ma vie à chercher la compagnie des gens les plus fortunés de la planète alors que je ne suis qu’un écrivain médiocre et alcoolique. Mais en dépit de la fumée, en dépit des gaz sans doute toxiques, je ressentis une sorte de félicité quand nous arrivâmes à proximité du cratère.

Mes compagnons placèrent des masques sur leur visage. À l’aide de gestes, je leur demandai s’ils avaient un masque pour moi, mais ils ne semblèrent pas comprendre. Ils me convainquirent plutôt de les accompagner jusqu’au bord du gouffre, d’où on pouvait observer le magma bouillonnant. Il faisait une chaleur infernale ; ma peau brûlait et je me sentais faiblir. Soudain, la silhouette de Xénia, que j’avais perdue de vue, se dressa devant moi. Je faisais dos au volcan. Plus translucide que jamais, elle avança lentement vers moi, me forçant à reculer. L’inquiétude m’envahit. Je l’interrogeai du regard.

— Allez. Tu sais bien que c’est pour ça que tu es ici, dit-elle.

— Qu… quoi ?

Elle gloussa gentiment et me poussa encore plus près du trou béant. Sur mon torse, ses mains ressemblaient à des araignées. Son regard n’était pas dur, mais contenait une détermination inébranlable. Je me mis à pleurer. Les fêtards nous entouraient, défigurés par les masques à travers lesquels leur respiration passait lourdement ; ils observaient attentivement la scène. Xénia me poussait toujours. Nous atteignîmes le rebord extrême du cratère. Paniqué, je secouai la tête en criant.

— Xénia ! Je suis ton ami !

Elle s’immobilisa, ses pieds bien plantés dans le sol, et me sourit.

— Mais bien sûr !

Elle m’avait répondu d’un ton tendre, rempli d’affection, pour ensuite prendre un élan et me projeter dans le vide. J’eus le temps, avant d’être englouti par le minerai en fusion, de voir quelques visages curieux penchés vers moi, et le grand corps de Xénia qui ne signifiait rien, absolument rien.

10 + 1 • gigogne [ʒigɔɳ] n.f. 1. Un mot à la sonorité veloutée, évoque à la fois le jeu et le mystère. 2. Comme adjectif apposé à un nom, « gigogne » met ce dernier en abyme, indiquant l’existence d’un secret dans le secret. Dans le secret.