La République de demain

Marche, on dirait qu’il va faire beau.
Joë Bousquet, À prix d’ombre

Derrière le zigzag infini d’une route couleur henné se trouve son logis. J’y cours respirer. Au pied de la maison des cigognes, les ombres d’un contentement. Aucune consolation sinon la route et l’oiseau qui se sait en vie. Nos mains n’auront eu de cesse que de tendre vers une porte fermée, une lettre timbrée, un parapluie imbibé. À tire-larigot, le ciel jette ses puits, et nous sommes si petits.

Une révolution sans Le poème est ma Tunisie.

Mon pays continue à tourner le dos aux poètes, aux amoureux et aux oliviers. Dans le charivari du rêve partagé avec les ailerons de la dernière cigogne, mon peuple vient de chasser une dictature, un dictateur, dit-on.

« Ouf ! Dégage l’imposteur, le loup ! Sors du conte, de la fin contente ! »

« Faribole d’une poignée d’hurluberlus indignes ! s’exclama l’incrédule. Qui es-tu, petit écolier, pour révoquer décembre ? Seul l’échiquier renverse le roi. Prison. »

« Nous, Hannibals fragiles face à l’incertitude du parchemin. Nous, l’écume de Poséidon. Et pourtant, pour ambiancer le mechouar, tout est là. Parmi nous, pour nous, à travers nous, vers, vert, univers… Nous. Tout est là », rétorqua la jeune fleur épique.

Ma vie se cache, timide, derrière la vigne consommée par un brouhaha nouveau. Je ne l’ai jamais connue aussi bavarde. L’aube de Tunis devient périlleuse. On y porte le doute dès les premiers cris des nourrissons. Nous choyons, pellicules, pollens, étoiles blanches fuyant le drapeau-sang. Lourd fut ton passé, Tunis. Encore plus lourd, le présent. Destinée de plomb.

Je suffoque sur ses terrasses, je suffoque sur ses toits, je suffoque sous ses draps, je suffoque dans son ventre. J’ai comme le besoin de dénoncer mon identité au soleil. De quel droit l’aimerais-je tant ? L’amour de la Tunisie est l’unique port sur nos peaux. Toujours manquant. Toujours présent. Asthmes et soulagements.

De peur de me cogner aux larmes, je m’accroche au coton de sa voix. Dans sa voix, une ville nouvelle, une chambre, une cage thoracique. L’amour d’elle est une patrie.

Dans une autre ville, elle fleurit. D’une autre cage thoracique elle se nourrit. Nous habitons le même amour, mais pas le même parfum. Mon amour me manque, je me fous de leur révolution. Mon amour me manque, je me fous de sa révolution. Je l’aime. Elle aime un autre. Rien ne peut renverser la dictature des sentiments. Ou peut-être le temps…

Je n’ai pas le temps.

Il pleut dehors. Je regarde par la fenêtre l’olivier se torpiller. Comment font les arbres pour paraître insoucieux ?

Je prends le téléphone. Je compose la patrie.

« Amour ! »

« Oui chéri. Tu as mangé ? »

« Oui trésor, ne t’en fais plus pour ça. »

« Tu fais quoi ? »

« Tu me manques. »

Dans la cendre du monde effondré. Éventré. Dans cet espacé de toi où l’espérance de trouver le temps nous creuse une maison, dans le pollen et dans le vent. Dans l’amour de toi. Vivre. Même sans respirer. Vivre.

Désapprendre. Prendre. Épris. Éperdument. Se perdre comme l’on se perd sous son propre derme. Comme l’on se tait sous le poids du terme. Jauger notre propre talent au vide, à l’ivresse et à l’égarement. Avide, vivre. Ivre. Brûlé d’amour. Noir. Choir. Mechouar.

Ne rien ajouter au chemin. Vivre. Effleurer. Déflorer. Dévoiler. Voler. Dévorer. Que dire de plus secouant que la seule existence du mot ? Bouche. Main. Deux mains. Demain.

Preuve encore de ce pourquoi nous n’avons pas besoin de preuve pour nous séparer. Vivre. Vie. Être l’amour, l’amour n’était pas. Peut, mais peut bien ne pas. Peu. Pas. Parcours. Pressant. Cours. Pars. Parle. Amour. Viens. Prends-moi. Écrase-moi. Tu. Moi.

C’est le soleil qui me perce poitrine sous clavicule, ou bien est-ce toi ?

Oiseau, jusqu’au duvet, encore un pas.

« Viens ! »

Je ferme les yeux et ma main séjourne un moment sur le combiné plastique, perfide et insolent. Je tâte la trahison. J’ouvre la fenêtre, l’olivier tremble pour moi. Dans la précipitation je décide de sortir. Non, je n’attendrai pas jusqu’à demain pour destituer le dictateur, l’assassin. Non, je n’attendrai pas jusqu’au matin pour voir un autre s’enlivrer de mon poème. Une plèbe crasseuse d’amoureux assoiffés de lymphes et de morsures m’accompagne.

Je cours. L’Amour est ma révolution. L’olivier ne s’incline pas.

Ton visage clémentine est pris de suie, tu me dis fuis. Une cigogne parmi tes routes, parmi tes putains, parmi tes matelots, à la meilleure manière de brûler jusqu’au cœur. Et si tu quittais ton matin vers le fond de moi, ta résine, quelle importance ? Je te pense et je te suis.

J’arrive en bas de chez elle. J’entends un tohu-bohu. Je vois le ciel jeter ses puits. Une balle aurait trouvé l’adresse de la République de demain. Un autre nom s’ajouta à la liste en suspens des martyrs du chemin. Vers l’infini, l’odeur du coing, mon Amour a fait un bond.

Nous ferons des mouettes avant la fin du monde, je te promets. Sous le secours de vertes liminaires, viendra la résurrection. Ce siècle est attablé à son autodafé. Chante ton immolation ! Récupère la lune du coquelicot.

Nous sommes des crapauds pareils. L’étang, la glaise, la bave sur les flancs des amours noyées et tant d’autres, et tant d’autres, il est venu le temps. Nous nous aimons et nous nous aimons. Ce siècle est enjambé, qu’attend-on ? Déplie ta ride, crache l’encens, crèche dans l’incident !

Laissez-nous la graisse, la paresse, le médiocre du vin, le silence du sel, c’est qu’on est ivre de chagrin. Printemps des vautours, j’entends les sirènes du retour.

Nous arrivons. Nous arrivons, hétéroclites ; stalactites en suspens. La dernière carte évolue correctement dans l’insolation.

Nous, les enfants du presque face au Mechouar. L’irrégulier des coings nous connaît. Ce siècle est vide du trop-plein. Allons-y, il n’est pas trop tard ! Nous avons une dette envers le pochoir.

À trop de nuit, à pas de moisson, ne rien jeter de la virgule, ouvrir l’espace d’un (vrai) printemps.

Maudite soit la pierre première, je vous pardonne de tous les soleils et je vous fais le vœu du vent. Si jamais nous dormions, nous dormions dans ce qui reste, à pas de colibris sur l’outremer. Pourtant une seule vie, et tu énumères.

Ce trop de nuit qui aime à celer. Ce pas assez. Tout le monde est de retour dans le poème. À même le souvenir de l’écorce, où tu vis, ne jamais suspendre les adieux de l’hirondelle. Printemps.

Il est temps de faire allégeance au silence, tu étais là avant le mot. Le dernier fruit continue à être dit, et la blessure a ses génies.

Mille et une écorces, tu n’écriras pas un texte, tu feras parler des puits.

Tunisie.

10 + 1 • mechouar [meʃwa:ʀ] ♦ En arabe littéraire, signifie la route, le chemin, le voyage, et par moment le laps d’un temps. Ce mot est flexible, d’une portée poétique, comme le temps, comme le vent, d’où le jeu de mot avec mouchoir.