Gagner la guerre

— Tu t’en débarrasses, Marcel, illico presto !

— Oui, bien sûr, tu sais que c’est prévu, on en a assez parlé, hein, mais enfin, je me disais, je pourrais peut-être en garder quelques-uns, ceux du fond, tu vois, je n’y toucherais pas, ah ça non, jamais, tu peux me faire confiance, seulement, voilà, ça pourrait ambiancer un peu l’appartement

— Ambiancer l’appartement ? Tu te fous de moi ? Te faire confiance ? Et puis quoi encore ? Tu as besoin de coller des tas de bouquins poussiéreux sur les murs pour ambiancer ton appart ? Tu le fais exprès, ma parole ! Même si tu n’y touches pas, c’est tout pourri, ces trucs, acariens et bactéries à tire-larigot, sans blague, tu es vraiment complètement timbré, pas question que tu gardes ces choses chez toi. Si tu les as sous le nez, tu replonges. Tout le monde s’inquiète, tu n’as pas l’air de le remarquer, tu dis que tu veux t’en sortir mais tu ne fais rien pour, à passer tes journées entouré de ces kilos de papier, tu espères te désintoxiquer comment ? Quand je pense que ta fille ne veut même plus passer te voir, ça lui fiche la trouille, la pauvre, ces murailles de livres. Elle a grandi là-dedans, misère, mais elle s’en est sortie, ce qu’il a fallu qu’elle efface de sa pauvre petite tête, la malheureuse, mais enfin, ça y est, elle est légère maintenant, alors que son père…

— Fariboles ! Si elle ne vient plus, c’est que son vieux père, elle s’en fout, et c’est tout. Arrête un peu avec tes sermons, et puis tes cris, mais quel charivari, plus moyen de traîner gentiment chez soi. Je t’ai dit que j’allais arrêter, oui, je vais le faire, et comme ça vous me ficherez la paix, enfin, puisque c’est un crime que d’aimer ce qu’autrefois on portait aux nues. Si seulement on me laissait vivre tranquillement avec mon vice, je n’empoisonne pourtant pas grand monde.

— Ah tu crois ça ? Parce que tu penses que ça leur plaît, à tes voisins, d’avoir au-dessus de leur tête un hurluberlu de ton calibre ? Un lit-sans-soif sous leur propre toit ? Ah, je ne te raconte même pas le tohu-bohu, à la réunion des copropriétaires, quand il a été question de ton cas. « Mais il va s’arrêter où, le drogué du cinquième ? » qu’ils disaient tous, et franchement, ça se comprend, il faut que tu décroches, plus personne ne vit comme ça, c’est complètement déplacé, tu le sais. Alors voilà, on fait ce qu’il faut faire : on balance tout.

— Tout ?

— Tout.

Pas moyen de discuter. La situation était critique. Sa dépendance le maintenait en marge de tout et de tous. Regards suspicieux, réflexions méprisantes, et la solitude, surtout. Mais c’est qu’au début il ne pouvait pas savoir, c’est que, lorsqu’il avait commencé à consommer, les livres n’étaient pas vraiment une drogue. Tout à fait la même histoire que le tabac. Il revoyait ces réclames américaines des années mille neuf cent cinquante, des docteurs aux sourires éclatants vantant les bienfaits de la cigarette : la jeune femme – sage mise en plis et chemisier fleuri – dévore du regard un bel homme – blouse blanche et lampe frontale, pas de doute, c’est un médecin – et le paquet de tabac, là, c’est évident, il lui prescrit du plaisir, du glamour, inhalons donc ce bonheur. C’est venu ensuite : « Fumer nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage », « Fumer tue », « Faites-vous aider pour arrêter de fumer ». Faudrait savoir, tout de même, on nous dit blanc, on nous dit noir, et, à la fin, c’est l’évidence qui tue.

Et puis ça tombe : interdiction.

Pour les livres, le doute s’est prolongé. Malgré de fortes présomptions, et un bûcher allumé de temps à autre, on y revenait sans cesse. Des siècles d’intoxication inconsciente des hommes, des femmes, des enfants. Intoxication de l’âme et du corps. Très mauvais pour la santé, tous ces microbes qui se logent sur chaque millimètre carré de papier. Et cette entrée directe des mots par la rétine, redoutable, tant de personnalités flinguées dans la fleur de l’âge. Mais on ne savait pas. Les animaux ne lisent pas, la nature, bonne mère, s’est bien gardée de leur imposer cette perversion, mais l’homme se croit toujours plus malin.

Et les vieux comme lui, s’ils ont pris goût à la chose tout gosses, le mal qu’ils ont à se passer de ce qui s’est logé, enkysté dans un cerveau à jamais endommagé. On le regardait salement dans l’immeuble, des enfants jouaient à quelques mètres à peine de son logis, ça ne pouvait plus durer.

Ils balancèrent.

Quatre ou cinq gars bien bâtis firent irruption dans l’appartement, arpentèrent les pièces à grands pas. Des regards qui calculent vite, des chiffres marmonnés. Leurs mines dégoûtées. Il les vit enfiler des gants épais et des masques blancs. Marcel, lui, n’avait jamais craint la poussière, il jouait depuis tout petit avec les moutons qui se formaient dans les recoins et sous les meubles, petites bêtes fragiles et aériennes qui avaient toute sa sympathie. Une fois les caisses pleines, ils firent une chaîne pour les évacuer. Lui regardait, les bras ballants, tout ce vide qui grandissait. Les traces laissées sur les murs. Il pouvait identifier chaque emplacement, savait encore où chacun de ses volumes amoureusement conservés durant des années avait été installé, la couleur de la couverture, de la tranche, la texture des pages, l’odeur qui s’en dégageait.

Une fois les caisses enlevées, les hommes revinrent, pour vérifier, ratisser le logement, s’assurer que le travail avait été bien fait.

Il avait été bien fait.

Ils saluèrent, voilà, terrain dégagé, n’oubliez pas d’asperger le tout, une bombe bactéricide, vous avez ça, n’est-ce pas, c’est pas bien compliqué.

Ils sortirent, claquèrent la porte.

Il était seul.

Il tenta quelques pas, qui résonnèrent étrangement dans l’espace dégagé, avança en zigzag vers la cuisine, abasourdi.

Mais non.

Brusquement ragaillardi, il bifurqua vers le salon dévasté. Le canapé, face à la fenêtre du fond, n’avait pas bougé. Il le fit glisser, doucement, évitons de faire grincer le parquet, les voisins sont sensibles. Sur la surface mise à nue, il suffisait de soulever la latte cassée. Une astuce souvent utilisée dans les romans. Mais les gens ne lisent plus. En dessous, blotti dans une petite couverture, le rescapé : un livre. Son livre.

Alors, oui, il se mit à rire.

Ce soir, une fois la nuit tombée et les rideaux tirés, il ne mégoterait pas : passé un certain âge, on oublie les compromis, autant y aller gaiement.

Il allait s’enlivrer, s’enlivrer à mort, consciencieusement, méthodiquement, et ce serait bon, et si simple, de larguer les amarres, loin de tous les fâcheux.

Crier victoire.

Tant qu’on en a la force.

10 + 1 • lit-sans-soif [lisɑ̃swaf] n. inv.wPersonne qui s’adonne à la lecture avec excès, qui a toujours envie de lire. SYN. Sac à livre, litout, pochard.