Des talons perçants

Le conteur venu ambiancer la cérémonie de mariage ouvrit les réjouissances par un éloge à la fée fertilité. Il invita ensuite ceux qui voulaient prendre la parole à le rejoindre sur l’estrade et à adresser à voix haute leurs vibrantes bénédictions aux mariés assis au premier rang. Un charivari monta bientôt de la salle, car des hurluberlus ne se privaient pas de prononcer à tire-larigot force fariboles. On vit même un timbré – qui n’avait pas seulement trempé ses lèvres dans de l’eau plate – tituber et trébucher autant sur les planches que sur les mots qui peinaient à sortir de son gosier encombré de hic ! et de tics. Le marié poussa un ouf de soulagement quand l’homme dandinant quitta la scène. Mais l’ivrogne marchait en zigzag et ses déplacements provoquèrent bientôt un tohu­bohu qui ne se dissipa que lorsque le trouble-fête fut manu militari jeté dehors. La mariée, sous le voile qui ombrait son visage, transpirait à grosses gouttes. Elle tenait un gros ouvrage sur le mariage, que le maire avait remis au jeune couple en guise de présent. Il n’était pas temps pour elle de s’enlivrer ! Elle glissa donc le document sous sa chaise. Et, lorsque l’artiste se mit enfin à balafonner avec toute la vigueur de ses bras, elle saisit sans attendre celui de son mari. Cambrée, perchée sur ses talons aiguilles, elle le traîna sur la piste de danse, le regard ensoleillé, les lèvres frémissantes de bonheur. Les choses sérieuses commençaient. Mais le mari trembla pour ses pieds, car des talons aussi hauts, aussi fins, achetés en Perse, ne pourraient, ne sauraient être que perçants !

10 + 1 • balafonner [balafɔne] v. ♦ Jouer du balafon, instrument de percussion idiophone originaire d’Afrique occidentale.