Derviche

Oh oui peut-être vois-tu que tu nous as rejoint parce que tu as vu de la lumière par le hublot ou la lucarne ou le soupirail, tout dépend où nous nous trouvions quand tu nous as vus ou entendus ou peut-être tout ça à la fois, ce que nous faisions là, le charivari, le boucan, le dawa, le tohu-bohu, la danse du chaos que nous dansions pieds nus sur la terre battue de notre cave.

Peut-être que tu as pris peur, puis que tu l’as vaincue cette peur, fui d’abord, puis sur tes pas revenu en te disant que, bien souvent, le risque marche avec dans sa main la main de l’exaltation, et que l’un sans l’autre n’a pas la même saveur, pique la langue comme le zeste de citron sans la pincée de sel, sans parler de la tequila.

Ainsi peut-être nous as-tu trouvés par hasard ou parce que tu nous cherchais, nous les marioles, nous les timbrés, nous les fondus, les infimes, les légers, ceux qui tournent sur eux-mêmes jusqu’à s’étourdir ou vomir, ceux avec qui on n’ose pas s’afficher mais dont chacun sait qu’ils peuvent tout ambiancer même la plus pathétique des funérailles.

Peu importe la raison et les bifurcations qui t’ont mené jusqu’à nous car désormais tu es là et te fonds à ton tour là où nous étions fondus, dans le magma suant de la vacuité qui danse, dans le chapelet clinquant des fariboles sans objet ni but ni plan ni stratégie blindée.

Peu importe comment tu nous as trouvés et comment tu nous trouves ce qui compte c’est qu’à l’entrée tu aies laissé tes chaussures et trempé comme nous tes orteils dans la terre sèche. Que tu nous aies cherchés ou pas quelle importance, maintenant qu’à nos côtés tu virevoltes comme la feuille d’un saule dans le vent d’automne, malmenée, à un seul fil tenu, qui sait où la rupture te portera ? sûrement pas là où tu pensais aller, n’est-ce pas ? vagabond parmi les vagabonds, voyageur sans visa perçant les frontières qui dessinent à l’intérieur de toi les pointillés de ta propre terreur, celle de tous les autres en toi, des autres à l’extérieur de toi et des autres enfin qui vivent bien plus loin mais dont tu as peur quand même, pourquoi pas, hein ?

Et quand la nuit enfle, la poussière s’élève, et le rythme frappe, et murs et plafond sont mis à bas et révèlent les étoiles directement au-dessus sans qu’on sache vraiment si les étoiles tombent du ciel ou si c’est la poussière qui monte pour les rejoindre là-haut.

Et on crie et on flotte et on râle et on crache comme les chats sans crachat et on siffle et on halète et on étouffe et enfin on s’écroule les uns sur les autres et les autres sur les premiers et ceux qui restent sur d’autres encore qu’on n’avait même pas vu entrer, et les chants cessent et ne reste pour quelques instants que la musique de nos essoufflements.

Alors ? on te dit.

Qu’est-ce que tu en dis ?

Alors ?

S’il te reste pour parler assez d’air dans au moins l’un de tes poumons, alors ? Sommes-nous toujours absurdes ? Toujours ces hurluberlus abscons pue-la-sueur que tu n’osais pas voir ? Ces particules grasses translucides, crachotements qui eux-mêmes crachotent, ces moins que moins qui te tentent et t’aiguillonnent avec leurs lunes à demi pleines et leurs espoirs à tire-larigot ? Maintenant qu’à nos souffles le tien s’est mêlé, et à nos cris les tiens pareillement ? Alors ?

Vous n’êtes pas là, tu réponds calmement.

Et c’est chaque soir la même chose. Chaque soir la même réponse.

Vous n’êtes pas là.

Si tout cela était vrai, tu réponds chaque soir, sans doute cela aurait rendu ma vie plus belle et aujourd’hui plus doux et demain moins lourd. Si vous existiez et me guidiez dans ce lieu où l’on frappe de ses pieds nus la poussière, alors oui.

Mais vous n’êtes pas là, tu répètes chaque soir. Rien n’est là ni moi et tout est faux, dis-tu.

Faux comme tous les soirs, faux comme toutes les nuits. Rien ni moi non plus. Et chaque fois que je vous trouve et vous rejoins, chaque fois, dis-tu, ce n’est pas parce que j’errais dans les artères sombres d’une ville éteinte, non, mais bien plutôt dans les creux de ma propre tête, pour chaque soir y glisser en zigzag, chaque soir aussi m’y perdre et chaque soir y trouver un refuge chaud et secret, là où je peux quelques heures fouler pieds nus la poussière et ne craindre rien d’autre que de passer un laps, un instant, un segment hors de moi-même et de tout ce que je représente à mes propres yeux.

Mais rien ne se passe véritablement et malheureusement. Et encore ce soir rien ne s’est passé. Puisque je suis là, enfoncé dans le calme de chez moi, que personne ne m’a frôlé, que je n’ai pas ri ni pleuré, que j’ai dîné seul, que j’ai fermé les volets, que j’ai essayé en vain de m’enlivrer, que ma nuit est paisible, que ma nuit est sensée, que je ne sais pas qui vous êtes, que je n’ai fait que vous rêver, et que mes pieds sont propres. Et surtout chaussés.

10 + 1 • crachotement [kʀaʃɔtmɑ̃] n.m ♦ Petit crachat souvent propulsé de manière irrégulière et cahotante. Généralement, ce sont les machines qui crachotent ; quand un être humain se met à crachoter, c’est qu’il n’est pas dans son état normal, soit très malade, soit très heureux, ce qui revient au même. Aux tout débuts du web, les moteurs de recherche n’avaient que très peu de pages à référencer et quand on recherchait le mot « crachotement », on tombait immédiatement sur mon site. C’est la raison pour laquelle j’ai développé une affection toute particulière pour lui.