Aurores

Ziad inspira une longue bouffée de sa cigarette, le regard perdu dans l’aurore rose poudré de Beyrouth qui s’éveille, savourant le calme inhabituel de la ville dépourvue de son tohu-bohu ordinaireen cette heure matinale. Les porteurs mandatés par la Middle East Airlines vaquaient à leurs occupations avec une dextérité impressionnante, négociant leur chemin dans le charivari de l’aéroport international Rafic Hariri, contournant les montagnes de bagages et autres passagers hagards de fatigue cherchant leur guichet d’enregistrement.

Le trajet jusqu’à l’aéroport avait été comme un au revoir tout spécialement préparé par la ville, comme si Beyrouth avait peur que Ziad ne l’oublie et avait envoyé un de ses plus flamboyants représentants : un ouf, comme aurait dit son neveu. Timbré. Pas très sain du cabochon. L’hurluberlu était venu le chercher à son appartement de Hazmieh à cinq heures du matin au volant d’une Mercedes brinquebalante datant de 1975, qui avait donc littéralement fait la guerre et dont Ziad n’aurait su définir la couleur exacte, si ce n’est que la patine du temps avait définitivement empreint le véhicule de tons verdâtres. Le chauffeur se présenta sous le nom de Maroun, et s’affaira à ranger les bagages de son passager dans le coffre, tandis que Ziad s’affalait sur le siège passager défoncé dont le rembourrage sortait par endroits. Même perclus de fatigue et traînant une sérieuse gueule de bois, Ziad ne fut pas long à s’apercevoir que ledit Maroun avait transformé son taxi en autel dédié au saint dont il portait le patronyme ainsi qu’à ses confrères et consœurs : des images pieuses de saint Maron, saint Charbel et consorts tapissaient l’intérieur de la voiture, tandis que des chapelets en bois de cèdre et en argent tintinnabulaient gaiement, rythmant le trajet de leurs entrechoquements. Ziad leva à peine les sourcils face à ce décor peu orthodoxe (ou peut-être trop, question de point de vue) car enfin, vivre à Beyrouth supposait l’irruption du sacré dans les lieux les plus inattendus, coexistant avec le profane avec une aisance frôlant la nonchalance.Et si ledit Maroun avait décidé d’ambiancer sa voiture façon pèlerinage des lieux saints libanais, grand bien lui fasse. Sa seule crainte était que le chauffeur l’ennuie avec des histoires ou des chants pieux, la seule religion de Ziad étant la révolution permanente. Ses craintes se révélèrent infondées : fidèle à la plus pure tradition des chauffeurs de taxi, Maroun se lança dans des discours sans fin sur la situation politique du pays et de la région. Il s’engagea dans une longue diatribe visant tous les responsables de la classe politique libanaise, les dirigeants américains et l’ONU, ponctuant son monologue de questions qui apparemment n’attendaient aucune réponse si ce n’est un hochement de tête bien cadencé, si bien que son discours finit par devenir un bruit de fond berçant l’esprit fatigué de Ziad, lui permettant de se repasser les événements des derniers jours en paix.

Il s’était, une fois de plus, disputé avec Lily et voulait profiter de ce voyage à Paris pour mettre de la distance entre lui et les reproches de celle-ci, mais aussi pour mettre de la distance entre lui et lui-même. Il espérait que l’air parisien lui permettrait de dissiper le brouillard de confusion dans lequel il semblait se noyer et s’égarer ces derniers temps.

— Tout cela, mon fils, de toute façon, c’est la faute de Kissinger ! C’est son plan qui se déroule sous nos yeux, toutes ces pseudo-révolutions, ce sont des complots pour déstabiliser la région ! Et tout ce que l’on nous raconte, ya habibi, et bien ce ne sont que des fariboles !

Ziad, bien que fervent trotskiste, marmonna quelque chose approchant vaguement d’un assentiment et hocha la tête sans grande conviction tandis que le chauffeur fonçait dans les rues de Beyrouth déserte. Ziad lui accorda mentalement la palme d’or du zigzag, tant Maroun semblait prendre comme un affront personnel chaque virage et paraissait génétiquement incapable de les aborder normalement, sinon en leur donnant la leçon de leur vie en les négociant à 100 km/h, en maudissant l’inanité des politiques. Les secousses du véhicule agitaient les pensées de son passager, les mélangeaient, les confrontaient, faisaient émerger souvenirs et idées jusqu’à ce que la psyché de Ziad devienne aussi chaotique que ce trajet matinal.

— Tu voyages à tire-larigot et je suis là, à attendre bêtement que tu veuilles bien faire de moi une priorité ! Quand ce ne sont pas les formations pour les révolutionnaires syriens en Turquie, ce sont les voyages à Paris ! Et on peut savoir ce que tu vas y faire, à Paname ?

Ziad s’était senti pris en cage, piégé par des témoignages d’affection qui le suffoquaient, partagé entre ses sentiments et ses passions, sa vocation, son désir, enfin, d’être plus que ce qu’il n’était. Pourquoi être Monsieur Tout-le-monde quand on peut être Che Guevara, Georges Habache ou Thomas Sankara ? Il avait donc hurlé sa réponse avant de claquer la vétuste porte de l’appartement de Lily situé dans un non moins vétuste immeuble de la rue du Caire à Hamra.

— M’enlivrer, Lily ! Je vais au Salon du Livre de Paris. Je pars m’enivrer de livres, les boire jusqu’à plus soif pour que les mots noirs me saoulent et me fassent oublier tes récriminations constantes, la tension perpétuelle de Beyrouth, la catastrophe syrienne et la Nakba palestinienne ! Je me fais la malle, je file à l’anglaise, je pars, je cours, je vole vers Paris pour y trouver un peu de calme et de beauté !

Le claquement de la porte résonnait encore dans ses oreilles tel un bourdonnement malfaisant lui rappelant sa honteuse sortie. Depuis, aucune nouvelle de Lily qui sans nul doute devait se noyer dans les morceaux de Ziad Rahbani en rédigeant sa colonne hebdomadaire ; Rahbani, ce camarade communiste qui devait lui susurrer à l’oreille qu’elle vivait très bien toute seule, sans avoir besoin de personne.

La dichotomie entre sa vie rêvée et sa vie réelle semblait s’accentuer, ses rêves miroitant devant lui comme autant de fractales psychédéliques et inatteignables.

Autour de lui, Beyrouth s’éveillait doucement. Les vendeurs de café servaient les ouvriers qui se préparaient à une autre journée incertaine. Haret Hreik, autrefois un immense verger d’orangers, n’était plus qu’une masse de béton infinie, les habitations cohabitant avec de nouveaux centres commerciaux, signe de l’embourgeoisement continu de la communauté chiite habitant le quartier. Çà et là, des lumières s’allumaient, la vie s’infiltrant entre les persiennes mi-closes des fenêtres, son souffle réveillant hommes, femmes et enfants. Cheikh Yassine veillait comme à son habitude sur les abords du camp de réfugiés palestiniens de Burj el Barajné, côtoyant les insignes du Front démocratique de libération de la Palestine et des photographies de Yasser Arafat souriant au-dessus des constructions de fortune.

— Tout à fait, Monsieur Maroun, vous avez parfaitement raison.

Ziad aurait été bien incapable de répéter un traître mot de la logorrhée de son chauffeur, mais sa réponse sembla profondément satisfaire celui-ci qui marqua un temps d’arrêt pour reprendre son souffle. Ziad retint le sien dans le dernier grand virage menant à l’aéroport et plongea ses yeux dans la mer qui s’étendait par-devant eux. Il émit un soupir. Même la volonté acharnée des promoteurs immobiliers véreux qui massacraient le paysage urbain de Beyrouth à grands renforts de fonds qataris et saoudiens n’était pas venue à bout de la magnificence de la mer, qui donnait à l’océan de béton dénué de charme son éternelle grâce.

Dernier barrage militaire avant l’arrivée à destination finale. Monsieur Maroun se fait révérencieux, le dernier paragraphe de son cours magistral sur la Situation, S majuscule, se concentrant sur la Nécessité Absolue de la Grande Armée Libanaise, toujours avec des majuscules s’il vous plaît !

Il dit au revoir à Ziad presque tendrement, l’aida à décharger sa valise, et partit en pétaradant, rejoignant le concert de klaxons formant l’habituelle bande-son beyrouthine.

C’est donc là qu’il se trouvait à présent, aspirant la fumée de sa Cedar 100s, chaque bouffée l’aidant à se remettre de ses émotions. Plusieurs porteurs l’abordèrent, anxieux de bien commencer leur journée,essuyant chacun leur tour un refus de ce grand énergumène orageux. Finalement, avec un haussement d’épaules qui parut clore un débat interne, il attrapa son sac et se mêla à la foule des familles et amis venus dire au revoir à leurs proches, certains en larmes, tristes à pleurer de se séparer de ces êtres qu’ils ne voyaient déjà pas souvent. Ses privilèges de bobo et la petitesse de ses problèmes firent honte à sa conscience d’homme de gauche, et c’est avec un regain d’entrain et de sérieux qu’il tendit son passeport marine à l’officier vêtu d’une tenue militaire bleue, aussi aimable qu’une porte de prison.

Au revoir, ma Beyrouth, je te reviens bientôt, et qui sait, peut-être serai-je un homme meilleur.

Et Beyrouth, en grande dame habituée des promesses d’ivrogne, jurées à ses grands dieux et jamais tenues, se para néanmoins de son glorieux soleil pour dire au revoir à son fils prodigue, lui ayant déjà pardonné, et déjà prête à l’accueillir à nouveau, lui et tant d’autres, dans son giron.

10 + 1 • Habibi [abibi] n. inv. ♦ Signifie mon chéri, mais ponctue aussi les phrases, donne du rythme et de la mélodie à une conversation. Peut être utilisé pour un homme ou une femme, de manière sincère ou ironique, dans une conversation ou une dispute. Habibi s’intègre petit à petit dans la langue française, aussi doucement qu’il est lui-même plein de douceur.