Barbe bleue au pays des femmes consentantes

•Audrée Wilhelmy•Les sangs

En 2011, Audrée Wilhelmy faisait une entrée remarquée dans la littérature québécoise avec un roman publié chez Leméac qui se trouva en première sélection du Prix des libraires du Québec et finaliste au Prix du Gouverneur général. Oss, village aux mœurs sauvages, présente un dosage parfait pour envoûter le lecteur : un imaginaire féroce et une brutalité contenant un zeste de perversion. Comme un conte qui aurait été revu et corrigé pour les adultes seulement. Noé, l’héroïne, présente simultanément son innocence et sa dépravation, entre les brûlures régulièrement infligées par sa mère adoptive et les nuits de sexe partagées avec le curé. Les personnalités complexes des protagonistes nous hantent longtemps.

L’auteure revient cette année avec Les sangs, également en première sélection du Prix des libraires du Québec, et où elle revisite la célèbre histoire de Barbe bleue, homme à femmes dont les épouses avaient mystérieusement tendance à disparaître. La prémisse du roman est la suivante : et si cet homme, cet ogre, n’était pas le seul fou de l’histoire ?

Qu’ont en commun Mercredi, l’adolescente mythomane, Constance la botaniste appréciant les expériences scabreuses, Abigaëlle la danseuse aux violents entraînements, Frida la grosse bourgeoise dépressive, Phélie la chasseuse pourchassée, Lottä la Femme possédée et mystique, et Marie la servante dévouée ? Elles se sont, pour la plupart, jetées elles-mêmes dans la gueule du loup par plaisir et dévotion envers cet homme irrésistible.

L’ogre est pris à son propre jeu lorsqu’il tombe amoureux d’une de ses femmes, celle qu’il voudrait à tout jamais à ses côtés.

L’auteure a une plume aiguisée, vive et sensuelle. Elle prête à ses personnages des pensées dévoyées et entêtantes. Bien que la structure se répète, avec toujours une description de la nouvelle femme, son journal intime, puis le compte rendu souvent froid et envoûtant de notre homme-ogre, la magie opère en tout temps. Les femmes de Féléor se présentent tour à tour et chaque protagoniste est doté d’une voix et d’un penchant qui lui est propre.

Audrée Wilhelmy a cette aptitude à nous montrer dans un miroir déformant une histoire dont nous partageons tous les référents. Elle insinue ainsi le doute : et si chaque conte avait sa part d’ombre, ses non-dits ? Il s’agit d’un retour aux sources, bien évidemment, car les contes de notre époque sont le résultat de multiples épurations passées. Les textes fondateurs des Frères Grimm ou de Charles Perrault étaient empreints de beaucoup plus de violence. De là, il ne fait aucun doute que nous attendrons avec une grande impatience le prochain mythe revu et corrigé par l’auteure.

Mercredi : « C’est un soir curieux, j’ai des envies d’animal. Je demande à Féléor d’attacher mes mains avec le ruban. Il le fait. J’ai les bras pendus dans les airs et attachés à une branche. Je suis prisonnière d’un arbre, l’écorce irrite ma peau, mon geôlier me chatouille et je ne résiste pas, je ris, je suis tordue de rire à en avoir mal. Il me prend et je ris encore. »

Lötta : « [J]’étais naïve de croire que je pouvais échapper au sort des femmes de ma maison, mais je mourrai avant d’être vieille, parce que mon destin est aussi celui des femmes de l’Ogre, qui toutes périssent avant leur temps. Folle, mais belle encore »

Éd. Leméac, 2013, 160 p.