Illuminations

• Renaud Longchamps • Quatre saisons en enfer
J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J’ai appelé les fléaux, pour m’étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie [1].
Puis-je décrire la vision, l’air de l’enfer ne souffre pas les hymnes [2].

Depuis une vingtaine d’années, Renaud Longchamps – écrivain, poète et critique – aura su se mettre à dos bon nombre d’acteurs de l’intelligentsia littéraire québécoise en osant critiquer l’œuvre d’auteurs établis tels que Dany Laferrière, Anne Hébert, ou encore Réjean Ducharme. Ses opinions à rebours, bien que justes à plus d’un titre, l’auront souvent rejeté dans les marges ; Quatre saisons en enfer, son dernier opus poétique, ne changera rien à cette situation. Avec ce livre de la chimie, du verbe et de la « peur redevenue ancestrale », Longchamps s’adresse avant tout aux « amochés », aux « puckés », à ceux pour qui la vie a toujours été « un disgracieux pas de deux dans des sables mouvants ».

Victor-Lévy Beaulieu, monument de la littérature québécoise et éditeur des Oeuvres complètes de Longchamps, souligne l’éblouissement ressenti face au dur combat qui se joue entre les forces de la vie et de la mort à l’intérieur des pages de Quatre saisons en enfer. En quarante-six pages d’une prose relevant de l’orfèvrerie, Longchamps revisite l’enfer clinique de la chimiothérapie l’ayant débarrassé d’un cancer du côlon. Quatre saisons de traitements qui l’auront laissé au seuil de la mort. Le poète tire de cette expérience un journal empreint d’une franchise et d’une lucidité que d’aucuns trouveront choquantes. C’est pourtant grâce à cette franchise que le poète atteint une certaine vérité. Pour être à même d’apprécier celle-ci, il faut avoir vu la logorrhée qui frappe immanquablement les rescapés de la mort, leur soif insatiable de vie, mais également leur désir d’en finir au plus vite avec cette souffrance en forme de remède qui les ronge de l’intérieur. La langue précise et acerbe qu’utilise Longchamps pour décrire les effets collatéraux de la maladie est telle que le lecteur ne pourra que se sentir de trop devant cette âme mise à nu.

En s’interdisant sans arrêt le recours au sentimentalisme et au larmoyant, Renaud Longchamps signe un livre sans concession qui nous rappelle à quel point nous ne pouvons que subir l’existence « dans cette alternance de félicité et d’horreur qui exprime le rythme de l’être, ses oscillations, ses dissonances, ses véhémences amères ou allègres. »

Et si l’équilibre nécessaire pour ne pas sombrer dans le nihilisme peut sembler difficile à trouver dans cet univers forclos, il n’en demeure pas moins qu’une harmonie précaire se dessine pages après pages, chaque manifestation de la maladie renvoyant subrepticement à une amplification de la vie. Il s’agit là d’un beau tour joué à la mort.

Extraits :

« Avant mon ventre ouvert, je devais me tenir maigre de corps, toutes soifs à étancher. Hier, j’ai jeûné, j’ai prié pour apprendre au néant la pitié, pour prétendre au contrôle absolu sur le goutte-à-goutte de mon temps révolu. Revenu seul de la salle des rêves confondus, j’ai la faim bien pendue à mon destin. La vie est une corne d’abondance alimentée par la mort »

« Mais au silence je n’ose plus me vouer; je vois la mort derrière l’éclat de sa voix. Qui sait les mesures exactes de mon corps quand je le résume dans mon sommeil. »

« Alité, les livres possèdent une gravité qui m’était jusqu’alors insoupçonnée. Dans le rituel des petites morts programmées, j’aime les mots nauséeux aux retombées actives dans des veines aux modernes poisons. Immobiles, je cherche à combattre ma déréliction dans la nuit sordide et perpétuelle du confort. Maintenant je sais le ridicule attaché aux pages céleste lues dans l’obésité de l’instant. »

Éd. Trois-Pistoles, 2013, 50 p.

[1] Arthur RIMBAUD, Une saison en enfer, Paris, Gallimard, coll. « NRF poésie », 1973, p. 123

[2] Idem, p. 131