L’Orphéon : joyeuses effractions dans un immeuble de papier

•Collectif•L’Orphéon

Je ne connais pas les auteurs de l’Orphéon. Je ne connais rien d’eux, ni leur parcours, ni leurs publications, ni leur univers, ni leurs champs d’écriture. Et je ne suis allée faire aucune recherche avant de pénétrer dans cet immeuble de papier.

J’y suis entrée par effraction – au cinquième étage.

L’Orphéon, c’est déjà ça : la joie espiègle de pouvoir s’immiscer dans un protocole littéraire – cinq livres pour cinq étages d’un immeuble nommé ainsi, L’Orphéon – par n’importe quel étage, en coup de vent, et avec le sourire. La liberté de pouvoir entrer dans un curieux bâtiment littéraire qui n’est ni édifice, ni monument.

Je suis donc entrée par le dernier étage, et j’y ai rencontré Corax, l’ancien postier devenu millionnaire par un coup de chance à la loterie. Son histoire – croisant les frissons de Panic Room, The Others ou Paranormal Activity et les larmes d’un drame japonisant à la calligraphie appuyée – m’a un peu déroutée. Que je sois honnête. Mais je me suis laissé prendre au jeu de sa solitude – et délicatement enfermer dans le cocon étrange que formait son appartement, inexplicablement cerné par les voisins qu’il fuyait comme la peste, les ex-copines mystérieuses et les odeurs de morgue. J’ai aimé l’enfermement de Corax – où la lassitude ne rejoint même plus la misanthropie. Un personnage qui refuse de se mêler au reste de l’immeuble, réticent à jouer le jeu commun, à respecter le protocole (littéraire ?). Effronté.

J’ai pris l’ascenseur. Je suis descendue au troisième étage où j’ai visité les bureaux d’Odosenss, créateurs d’odeurs artificielles. Là aussi, j’ai été un peu déroutée : ça sentait un peu trop Le Parfum de Patrick Süskind. Recréer le substrat de la femme grâce à un odorat surdéveloppé… Je commençais à tordre le nez… mais l’histoire s’est emballée dans une direction imprévue – et elle s’est mise à sentir à la fois très mauvais pour les personnages, et très bon pour le lecteur. Un cocktail assez étrange, détonnant.

À propos d’odeurs… quelque chose de moisi et de doucereusement sucré m’intriguait au quatrième étage. Un service de morgue ?! Oui, mais pas n’importe quel service de morgue : un véritable Crématorium Circus où les femmes-troncs croisent des thanatopracteurs compulsifs qui côtoient des couples en altercations furieuses qui s’entretiennent avec des pâtissières italiennes… Un univers étourdissant, burlesque et décomplexé, où le lecteur est pris de force, par le col, sans pouvoir se dégager d’une étreinte qui sent le formol, la sueur et la cacahuète…

Un peu étourdie, je suis redescendue au premier étage. Une publicité y avait attiré mon œil : « Johnny Net »… Pas terrible, comme nom. Il avait l’air aussi étourdi que moi. Épuisé, même. Découragé par la médiocrité qui se coule dans nos yeux par les écrans d’ordinateurs… accablé par l’assoupissement général. Sa tristesse fermentant en amertume, il avait décidé de se venger : fabriquer du médiocre, du mauvais, du débile – et à la pelle. Bien fait pour les ignorants qui seraient encore plus cons, et grâce à lui, à cause de lui, bien fait. Pour qui ? Cette méchanceté qui sue le malheur étonne et touche. Un peu maladroite, elle est tout de même esquissée avec une candeur qui m’a donné envie d’aller visiter le dernier étage.

Le dernier (en fait le deuxième), celui dont tout l’immeuble bruissait : celui qui abrite les locaux de « Bleu Communication ». Tous me disaient qu’il s’agissait d’une entreprise de communication… corporelle. Un bordel, quoi. Et je m’attendais à une histoire libertine, décomplexée (dans le ton du crématorium), joyeusement jouissive… Mais rien de tout cela ne m’y attendait. J’y ai trouvé des frottements complexes, des hésitations, des peurs qui serrent la gorge en plein après-midi. Quand on est allongé sur le lit, et que l’inconnu est prêt à franchir la porte et entrer en vous. Des doutes, des troubles – la difficulté de tout lâcher pour laisser vivre son corps. La difficulté de ne pas étouffer l’autre dans son étreinte pour l’empêcher d’articuler un mot. J’ai été emportée, piétinée par cette histoire – dont les quelques maladresses stylistiques ne sont pas allées jusqu’à ôter sa beauté fragile. Quand je suis ressortie de l’immeuble, je me suis assise sur un banc et j’ai réfléchi un peu. J’étais un peu sonnée, il faut le dire. Pas entièrement séduite, non. Mais assurément marquée, de manières très différentes. Et à différents endroits du corps.

Inutile de vous parler du québécois – bon, oui, j’ai été surprise quand les premiers occupants de L’Orphéon m’ont adressé la parole, et je me suis dit tiens, on entend beaucoup mieux leur accent avec la langue parlée qu’à travers la narration… Mais ça s’arrête là, et heureusement.

J’avoue avoir été beaucoup plus étonnée, désarçonnée, même, par la profusion de références anecdotiques présentes dans tous les textes. Une chose qu’ils ont en commun : un attachement frivole et passionné à l’anecdotique. Tout y est : Facebook, Youtube, Dexter, Les Télétubbies, Annie Ernaux, Call of duty, Brel, Ferré et Brassens. J’ai été un peu surprise : les occupants de cet immeuble auraient-ils cherché à me harponner ? Auraient-ils cherché à m’attirer, chacun à leur étage, par les ruses référentielles d’une complicité un peu trop évidente ? Je ne sais.

Et puis les locataires ont été très clairs, très explicites avec moi – pour ne pas que je me perde. Pourtant, j’aurais aimé errer davantage dans cet immeuble où les trajets sont finalement assez balisés… Les liens entre les étages sont très souvent soulignés – ils hésitent, indécis, entre le petit clin d’œil et les véritables interpénétrations fictionnelles… On me parle souvent de Straz, l’androgyne tenancier du Café Clochette (où chacun vient s’arrêter pour un mauvais breuvage)… Mais personne, dans les cinq étages, ne m’en dit davantage. Je reste sur ma faim.

Reste une connivence entre les cinq étages, un peu trop travaillée pour ne pas susciter mon intérêt, mais pas assez pour le combler. Même chose pour les frottements entre personnages – je suis curieuse, je veux en savoir davantage… mais il semble que chaque auteur se rétracte assez vite, pudiquement, du territoire de l’autre. Le protocole reste assez rigide et les étages étanches – au point de faire croire à un lecteur qui n’a pas encore lu Coïts que ne s’y déroulent que de joyeuses et banales parties de jambes en l’air… et de décourager sa découverte du deuxième étage… (pourtant le meilleur).

En dehors de ces griefs, la visite de L’Orphéon reste une expérience réjouissante. Non pas dans les styles déployés, les fictions imaginées ou même le protocole littéraire de l’entreprise. Plutôt dans sa décomplexion joyeuse. Dans sa profusion narrative, son bonheur de narrer, d’interpeller le lecteur, de le pousser du coude. Voilà ce qu’est L’Orphéon : une agréable machine à raconter des histoires.

 Et il faut le prendre comme tel : un joyeux bâtiment de papier fait de collages insolites, de trouvailles narratives hétéroclites – un peu maladroits parfois – mais appréciables et particulièrement dépaysants… Justement parce que d’un immeuble, ils n’ont pas la prétention de faire un monument.

Roxanne Bouchard, L’Orphéon. Crématorium Circus, vlb éditeur, 2012, 200 p.

Stéphane Dompierre, L’Orphéon. Corax, vlb éditeur, 2012, 160 p.

Geneviève Jannelle, L’Orphéon. Odorama, vlb éditeur, 2012, 208 p.

Véronique Marcotte, L’Orphéon. Coïts, vlb éditeur, 2012, 2013, 160 p.

Patrick Sénécal, L’Orphéon. Quinze minutes, vlb éditeur, 2013, 184 p.