Voilà

S’il avait pu choisir sa mort, ça ne se serait pas passé autrement. Mourir sur un lac, le cœur éclaté par la beauté du ciel, terrassé par un ultime coup de foudre, est une bénédiction pour un vieux pêcheur. J’imagine.

La chaloupe tanguait au rythme du clapotis des vagues, minuscules, et les montagnes, dans un vis-à-vis qui durait depuis des millions d’années, emprisonnaient le lac où nous tentions, sans réelle conviction, de tromper la truite.

C’est que le bonheur de la pêche ne réside pas tant dans la prise du poisson que dans le silence solennel et les gestes calculés qu’elle impose. Une chaloupe est un bobsleigh où les hommes forment une équipe en parfaite symbiose. Autrement, rien n’est possible. À la moindre erreur de coordination, les hommes meurent, les poissons fuient.

Je tenais de lui tout ce que je savais de la pêche. Dans l’odeur de bois sucré de son atelier, il m’avait enseigné l’art de fabriquer les leurres les plus alléchants. Ça lui aurait pris une Encyclopédie de mille volumes pour consigner son savoir-faire, lui qui ne savait pas dire. Seules ses mains bougeaient, parlaient, racontaient, instruisaient. Avec quelques plumes de faisan et un petit épi de poils de lièvre, ses gros doigts noueux fabriquaient des mouches souverainement belles qui auraient donné des complexes de création à quelques dieux. Chaque fois qu’il terminait une pièce, toujours unique, il me la présentait en me disant « voilà », les yeux rieurs, réduisant à ce seul mot toute l’habileté déployée pour la faire naître.

Ce jour-là, juste avant la brunante, le vent s’est brusquement levé. Les arbres se sont mis à danser comme du blé. Le ciel, lézardé d’éclairs phosphorescents, prenait des allures de fond marin électrifié. Le cachet surréaliste du décor, d’une beauté inouïe, donnait le vertige. Mon père s’est levé quand même, pour le protocole, je crois. Dans les règles de l’art jusque dans la mort. C’était terminé, il le savait, c’était venu avec l’orage. Il n’allait pas lutter, cette fois. Tout était si parfait. Il ne lui restait qu’à s’abandonner et à goûter la chance que la mort se pointe comme ça.

Juste avant que ses yeux gris ne s’éteignent dans le bouquet de rides qui enluminait ses yeux, il a doucement soupiré, comme on le fait quand on présente un travail achevé qui nous a beaucoup occupés. Je me suis contenté de sourire pour ne rien briser de cette confession. La vie avait été bonne. Ça me ferait une belle histoire à raconter.

Et comme je savais bien que j’allais bientôt devoir me mettre à ramer, porter, traîner, téléphoner, courir, hurler, raconter, pleurer, oublier, que les douleurs multiformes de tout un chacun allaient rapidement se substituer au souvenir de cette singulière cérémonie, je suis resté immobile à ses côtés, jusqu’au bout, pour protéger sa mort, comme il l’avait tant fait pour ma vie.

Le soir s’est refermé sur nous et je suis rentré seul. Voilà.