Un colosse aux pieds d’argile

•Guillaume Lavallée•Dans le ventre du Soudan

Port Soudan, le Nil blanc, le Nil bleu, sont des noms qui évoquent aujourd’hui moins les voyages au long cours, un exotisme au charme un peu suranné que les guerres civiles et la triste réalité d’un pays, le Soudan, entre Sahel et équateur qui n’a jamais su trouver son unité. C’est ce colosse aux pieds d’argile que nous présente Guillaume Lavallée, en relatant la chronique, sur deux ans, de la scission du plus grand pays d’Afrique en deux États, mettant ainsi fin à plus de 20 ans de guerre civile.

Guillaume Lavallée a été correspondant de l’Agence France-Presse au Soudan de 2009 à 2011, alors que la guerre au Darfour fait rage, qu’Omar El-Béchir est mis au ban de la communauté internationale et inculpé pour crime de génocide, crime contre l’humanité et crime de guerre au Darfour. Le Tout-Hollywood se mobilise pour mettre fin au massacre des tribus noires par les milices arabes à la solde du gouvernement de Khartoum, alors que les représentants d’ONG occidentales se font enlever en représailles des vexations infligées à Khartoum. Le tout après plus de vingt ans de guerre civile opposant le nord musulman au sud chrétien et animiste.

On croyait donc la cause entendue, les coupables désignés et les victimes reconnues. Guillaume Lavallée vient mettre un peu de subtilité dans cette description souvent véhiculée à l’étranger. Revenant sur l’histoire récente du Soudan, il nous décrit des jeux d’alliance entre milices, factions et partis, qui transcendent les clivages Nord/Sud, Arabes/Noirs, musulmans/chrétiens et animistes. Ainsi, des factions dissidentes du mouvement séparatiste du sud (SPLA) s’allient avec les milices pro gouvernementales, et sont armées par Khartoum pour mettre en difficulté le SPLA qui va chercher des soutiens au nord parmi les groupes d’opposition. On voit aussi au Darfour, des milices islamistes combattre les janjawid et les troupes gouvernementales alors que le pouvoir d’El-Béchir s’appuie justement sur ces mêmes islamistes à Khartoum. Le chapitre d’introduction nous explique que certaines milices, les Misseriya du Kordofan, avant toute autre revendication, tiennent à garder l’accès aux terres irriguées du sud pour faire boire leurs troupeaux, et sont prêts à combattre quiconque, sudiste ou nordiste, s’y opposant. On voit bien que les enjeux, avant d’être identitaires ou religieux sont bien souvent d’abord des questions d’accès à l’eau, de propriété de la terre ou de partage des revenus du pétrole.

Un des plus beaux chapitres du livre nous décrit le retour des populations sudistes, installées dans les faubourgs de Khartoum, dans le sud qu’ils n’ont souvent jamais connu. Un voyage difficile, de plus de 1 000 kilomètres sur les routes du Sud-Kordofan sillonnées par des nomades arabes armés, pour atteindre un pays pas tout à fait pacifié et où la moitié de la population à recours à l’aide alimentaire.

Dans un souci constant d’éviter « un faux dialogue des cultures taillé dans le marbre du choc des civilisations », Guillaume Lavallée nous fait voyager à travers ce géant d’Afrique qu’était le Soudan, il nous entraîne dans de vieux bus déglingués, des déserts cruels, des souks grouillants, nous donne à voir une capitale tentaculaire, une « ville-État » qui attire tous les regards du pays. Il nous présente des tribus, des rebelles, des politiciens, des religieux. Il nous promène dans les arcanes du pouvoir, nous explique les dessous de la politique soudanaise, car de toute évidence, au Soudan, rien n’est tout à fait simple.

Éd. Mémoire d’encrier, « coll. Chronique », 2012, 270 p.