Tumescence

Voilà que les mots avaient une odeur.

Depuis quelques mois, il suffisait que n’importe qui ouvre la bouche pour qu’elle se retrouve dans un atelier des parfums. Certains mots avaient une odeur simple : « bonjour » sentait le vinyle, « merci » le citron. D’autres produisaient un bouquet plus complexe. « Mon amour » relevait à la fois de la tourbe et du vinaigre et « peut-être » évoquait un chien mouillé atteint d’une otite. Elle avait dû réprimer un fou rire en s’apercevant que « viril » lui rappelait le fard à joues de sa grand-mère et que « végétarien » fleurait bon le bœuf grillé.

La situation n’avait rien à voir avec l’haleine de son vis-à-vis. Dans le métro, c’était une voix automatisée qui annonçait que « le service est au ralenti sur la ligne verte » et pourtant, chaque fois, c’était comme se faire passer sous le nez un verre de vin de bourgogne bouchonné.

Le cinéma lui avait appris qu’il y avait l’odeur des mots singuliers et celle de leur assortiment. Les films de Spielberg exhalaient un arôme de vestiaire d’équipe de football tandis que ceux d’Almodóvar laissaient dans leur sillage un parfum persistant de cheveux brûlés. Elle avait acheté le livre audio de À la recherche du temps perdu pour se rendre compte que la grande œuvre de Proust dégageait moins la madeleine que le lait tourné à l’aigre ou les draps un peu moisis.

Quand le médecin avait dit « tumeur inopérable au cerveau », lui était parvenue une fragrance au cachet étrange, un mélange de poussière de roche et de neige qui fond au soleil, une odeur qui l’avait atteinte comme un coup de foudre mortel. Tout de suite, elle avait voulu la protéger et la surveiller ; c’était son enfant maléfique et surdoué.

Pendant les six mois qui restaient, elle allait aiguiser son savoir-faire : écouter aux portes, occuper les parcs et les théâtres, ouvrir ses oreilles à toutes les confidences. Elle allait prendre des notes, écrire une œuvre unique avant de dire « adieu », un dernier mot qui, elle le savait, l’emporterait dans une odeur de ciment frais.

 

Comments

  1. Caro, ma chère voisine indigne, tu me jettes à terre avec ce texte. Un bijou! Merci de l’avoir écrit.

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