Suivre les règles

Pour filer quelqu’un, il y a quatre règles : tenez-vous le plus possible derrière celui que vous filez, n’essayez pas de vous cacher de lui, soyez parfaitement naturel quoi qu’il arrive, et veillez à ce que vos regards ne se croisent pas. Observez ces quatre règles et, sauf dans les cas exceptionnels, une filature est la chose la plus facile qu’un détective ait à faire.
Dashiell Hammett

C’est niaiseux ton histoire de code, dit Gil, C’est pas une histoire, expliqua, un peu exaspéré, Filipe, c’est la méthode qu’on applique dans ce genre de situation. La situation n’avait pourtant, a priori, rien d’exceptionnel, C’est une filature de base, normale, reprit Gil, Ok mais là c’est plus le temps de penser à ça, coupa Filipe, C’est niaiseux pareil, conclut Gil dans sa tête.

Ils suivaient [de loin] leur homme [un type ventru répondant au patronyme de Malatesta] depuis déjà une dizaine de minutes lorsqu’ils le virent pénétrer sous les arcades de la Piazza Savonarola et s’arrêter chez un tabaccaio. C’est plein de cachet, ces arcades, commenta Filipe, c’était un code, le signal qu’ils devaient se séparer, Ci vediamo, lui lança Gil en traversant la rue tandis qu’un grand maigre au teint jaunâtre lui fonçait plus ou moins dedans, Scusi ! dit ce dernier sans pour autant porter attention à Gil, puis il alla se cacher derrière une colonne en face du bureau de tabac où venait d’entrer Malatesta. Gil se rappela avoir vu le grand maigre quelques minutes plus tôt dans la Gioveccamais fit comme si de rien n’était, piqua à travers la place et se planta devant la cathédrale, faisant mine d’en admirer la façade. Au bout de quelques minutes, Malatesta ressortit du bureau de tabac avec un petit bouquet de fleurs violettes. Le grand maigre le suivit sous les arcades.

Gil prit son téléphone et appela Filipe, Il y a un type au savoir-faire maigre et jaunâtre qui joue dans l’équipe de Malatesta, Quoi ? demanda l’autre. Gil raccrocha en riant dans sa tête, la moindre petite complication rendait le code, disons, poétique. Il emboîta le pas au grand maigre qui, toujours suivant Malatesta [ou peut-être Filipe ?], entrait dans la Via Mazzini. Les rues étaient pleines de monde, c’était la promenade dominicale en famille, la filature était facile, mais voilà que Gil sentit une vibration sur son sexe, dans sa poche de pantalon trop creuse, son téléphone, c’était Filipe, Il y a une jolie petite blonde au savoir-faire fleuri qui a le coup de foudre pour toi. Gil ne commenta pas, raccrocha, ça commence à faire pas mal de monde qui se suit, pensa-t-il. Il entra dans une pasticceria et commanda un café au comptoir, puis envoya un texto à Filipe, Je bois un café, c’était encore un code, le signal d’une pause dans la filature pour ne pas attirer les soupçons de la personne suivie. Mais en l’occurrence, s’était dit Gil, autant boire un café.

Quand il ressortit de la pâtisserie, plutôt que de continuer dans la même direction que Malatesta et Filipe, il décida de remonter la Via Mazzini et aperçut, comme il s’y attendait, la petite blonde qui scrutait la vitrine d’un atelier de cordonnerie. En passant derrière elle, un peu trop près, il sentit son parfum [une vague odeur de violette], elle ne se retourna pas. Il alla s’asseoir à la terrasse d’un café, sur une petite place, commanda une bière et attendit. La musique à la radio était vraiment atroce. La petite blonde s’assit quelques minutes plus tard sur une autre terrasse de l’autre côté de la place, précisément vis-à-vis de Gil qui pensa, C’est trop symétrique tout ça, on dirait qu’elle essaie de me faire comprendre quelque chose. Elle sortit de son sac un livre et se mit à lire.

[…]

… là depuis une bonne demi-heure lorsque, laissant son livre, la petite blonde regarda Gil dans les yeux, Merde, pensa-t-il en lui rendant son regard, erreur de débutant… l’impression de la connaître très bien, comme depuis très longtemps, mais bon, ça ne voulait sans doute rien dire… à ce moment qu’il aperçut le grand maigre au teint malade qui traversait la place… petite blonde se leva et se mit à le suivre ! Gil jeta quelques pièces sur la table, sortit et vit émerger de sous les arcades un homme en complet brun et portant un chapeau mou… s’avéra évidemment qu’il suivait la petite blonde… C’est quoi cette histoire-là ? se demanda Gil, mais l’homme au chapeau mou tombait pile, lui faciliterait la filature [dans son esprit, il filait désormais la petite blonde]… pourrait le laisser marcher entre lui [et elle], lui laisser croire [à elle] qu’il ne la suivait plus [bien qu’à l’origine, ce fut elle qui le suivît !]… Vraiment pas sûr s’il [sic] y a quelque chose à comprendre dans cette histoire-là, mais bon essayer quand même, se dit Gil…

Il pénétrait sous les arcades à la suite du type au chapeau mou lorsque son téléphone vibra, c’était Filipe, Malatesta te suit, et Gil, Hein, quoi ? il se mit à chercher le sens de cette phrase dans sa tête mais n’arrivait pas à comprendre le code… n’eut pas le temps de se retourner, on le frappa à la tête, il s’écroula sur les pavés… Malatesta qui l’engueulait en italien, lui bourrelait de coups de pied les côtes… tenant dans les airs son petit bouquet comme pour le protéger [en y repensant plus tard, Gil comprit qu’agiter le bouquet dans les airs devait être un signal quelconque, mais à l’intention de qui ?]… Gil ne pouvait se défendre, heureusement Filipe vint à sa rescousse… ceintura Malatesta et l’écrasa contre le mur… Gil toujours gisait par terre, vit arriver le grand maigre qui appliqua une double Nelson à Filipe… se dégager en lui mordant les doigts au moment où surgissait la petite blonde qui lui enfonça dans le dos [au grand maigre ou à Filipe ?] un petit stylet très féminin… chut en tintinnabulant sur les pavés quand l’homme au chapeau mou cria, Ne bougez plus ou je tire ! en pointant sur eux tous un énorme revolver…

En principe, pensa Gil, il faut que je m’occupe du gars au chapeau mou… essaya de se relever… comprendre ce qui avait provoqué l’enchaînement des événements… sauver la petite blonde… unique préoccupation… s’évanouit.