Solution de facilité

Les gens montent facilement sur leurs grands chevaux dès qu’il est question de leur vie privée mais, dans les faits, ils n’ont pour la plupart aucune pudeur. La preuve en est qu’il est possible de tout savoir sur un quidam – de sa situation financière à son statut marital, en passant par ses allégeances politiques et son degré d’instruction – simplement en épluchant le contenu de son bac à récupération. Par exemple, je sais que mon voisin de gauche traverse actuellement une mauvaise passe : sa correspondance se résume à des rappels véhéments de divers créanciers et, la semaine dernière, j’ai trouvé pas moins de trois emballages de nouilles chinoises bon marché dans son bac ; je sais que le type qui habite en face est un fripon car, malgré qu’il touche un chèque d’aide sociale, il roule dans une voiture dont les mensualités s’élèvent à 479,56$ et peut s’offrir des bouteilles de Bordeaux le 28 du mois ; je sais également que la grosse fille qui habite au-dessus du faux assisté social est célibataire depuis trois semaines et est absolument incapable d’accorder un participe passé (j’ai en ma possession les trois brouillons de sa lettre de rupture, et ce n’est pas beau à voir).

Mercredi dernier, alors que j’achevais ma tournée nocturne des bacs du voisinage, légèrement irrité de n’avoir rien trouvé de particulièrement juteux (le barbu malpropre qui habite au coin de la rue est maintenant abonné à L’Actualité, la belle affaire !), mon regard fut attiré par une note manuscrite dans le bac de mon troisième voisin de droite. Ce dernier étant un vieux garçon plutôt ennuyeux, ne recyclant d’ordinaire que des boîtes de conserves et les vieux exemplaires de La Presse, cela m’étonna fort de découvrir dans son bac quelque chose qui ressemblait à un document personnel. Je m’emparai du papier et rentrai chez moi pour le lire à mon aise. Il consistait en une simple liste de dix mots, disposés sur une colonne : Atelier, Bouquet, Cachet, Coup de foudre, Équipe, Protéger, Savoir-faire, Unique, Vis-à-vis, Voilà. Qu’était-ce à dire ? À première vue, cela ne rimait à rien. Il ne s’agissait manifestement pas d’une liste de courses : quel maniaque noterait ses courses en suivant l’ordre alphabétique ? D’ailleurs, seuls quatre mots parmi les dix désignaient des choses concrètes (et encore là, personne ne prévoit passer chez l’épicier pour acheter une équipe). Pourtant, cela voulait forcément dire quelque chose. Je passai les jours suivant à tenter de percer le code, permutant les lettres et les syllabes, remplaçant chaque mot par son suivant ou son précédent dans le dictionnaire, attribuant des valeurs numériques aux lettres et me livrant, sur cette base, à d’audacieux calculs. Sans résultat. Ma frustration grandissait à chaque impasse dans laquelle je me fourvoyais. Je savais que je ne trouverais pas le repos tant que je n’aurais pas résolu cette énigme. Aussi, de guerre lasse, je décidai de finir par là où j’aurais dû commencer : j’allai sonner chez mon voisin. Quand il vint m’ouvrir, je lui agitai le papier sous le nez et lui dit d’un air sévère : « M’expliquerez-vous cela, monsieur ?

—   Plaît-il ?

—   Ne faites pas l’innocent, mon ami, j’ai trouvé cette note manuscrite dans votre bac à récupération, et j’entends bien savoir de quoi il retourne.

—   Vous avez fouillé dans mes ordures !

—   Seulement dans votre récupération, monsieur…

—   Mais… de quel droit avez-vous…

—   Tut tut tut… Du moment que vous jetez un objet, vous renoncez à vos droits de propriétaire, la loi est claire à ce sujet. Mais je vois que vous cherchez à noyer le poisson, d’où j’en conclus que ce mystérieux document concerne des activités coupables.

—   Concluez ce que vous voulez, mais veuillez quitter ma propriété sur le champ !

—   Mais enfin… répondez d’abord à ma question. Que signifient ces dix mots ? Vous m’obligeriez beaucoup en…

—   Je ne tiens nullement à vous obliger, monsieur.

—   Mais pourquoi ?

—   Parce que vous m’êtes antipathique. Maintenant, partez ! »

Ayant dit cela, le malotru me claqua la porte au nez. Ses raisons bancales pour refuser de me répondre, son air outré devant l’aveu de cet innocent délassement consistant à fureter dans les bacs des voisins, son regard fuyant, tout cela acheva de me convaincre qu’il cachait bel et bien quelque chose, que cette liste de mots constituait, d’une manière ou d’une autre, l’ébauche d’une machination diabolique. Cela concernait peut-être même la sécurité nationale. Ayant résolu d’aller remettre le document incriminant aux autorités (ces gens-là ont des experts et des logiciels pour percer les codes les plus impénétrables), je passai d’abord chez moi me doucher et enfiler un costume convenant à une démarche de cette importance. Puis, au moment où je me mettais en route vers le commissariat, récitant mentalement les dix mots (ainsi, si j’étais attaqué en chemin, je pourrais quand même transmettre l’information), la lumière se fit dans mon esprit : je venais de comprendre. Oh ! C’était donc si simple… Honteux d’avoir été si long à la détente et légèrement confus (mais alors très légèrement) d’avoir accusé à tort cet imbécile, je chiffonnai le papier, le jetai puis, revenant sur mes pas, je me dirigeai vers le quartier voisin. Leur jour de cueillette tombait le lendemain et, à cette heure, les bacs devaient déjà être sortis.