Ready made

Son métier consistait à donner son opinion. Tous les jours, Patrice Lagarde prodiguait ses vitupérations à la radio, à la télévision, dans le journal, sur les réseaux sociaux. Ses interventions suscitaient régulièrement des réactions enflammées au royaume du clic, du like et du retweet. Dans le milieu journalistique, on chuchotait : comment y arrive-t-il ? Certains de ses détracteurs l’accusaient de séquestrer des chimpanzés, enchaînés à des claviers d’ordinateurs dans son sous-sol de banlieue. La réalité s’avérait plus prosaïque. Patrice Lagarde était un bourreau de travail et il avait suivi des cours de dactylo au secondaire.

Toutefois, il avait commencé à montrer des signes d’épuisement. Des erreurs factuelles s’étaient glissées dans plusieurs de ses dernières chroniques coups de gueule. Heureusement, étant donné le style du personnage, ses bévues passèrent pour de l’ironie. D’autres auraient pu se sentir soulagés, mais pas Patrice Lagarde. Pour lui, cela tendait à révéler qu’on ne le prenait plus au sérieux. D’objecteur de conscience, il était devenu un amuseur public. Son opinion divertissait, elle ne dérangeait plus. Il faisait désormais partie du grand cirque médiatique de la nouvelle en continu. Don Quichotte s’était transformé en moulin à vent et on payait pour venir voir l’attraction.

Depuis le début de sa carrière, Patrice Lagarde s’était préparé à cette éventualité. Si un jour il se mettait à douter, s’il soupçonnait que sa voix ne comptait plus, il s’était promis de ne pas s’accrocher. Seulement, s’il avait à s’éclipser de la scène, il s’organiserait pour tirer sa révérence en beauté.

Un soir, Patrice Lagarde rédigea ce qu’il considérait être son ultime papier. Il s’était attendu à recevoir un coup de fil de son chef de pupitre. Mais non, rien, pas une récrimination. Il faut dire que Patrice Lagarde en menait large au journal. Patrice Lagarde faisait vendre, c’est tout ce qu’il y avait à approuver.

Son article s’intitulait : « Ready made ». Le texte ne comportait que dix mots, disposés de façon aléatoire, dans le tiers de page qui lui était consacré. Atelier, Bouquet, Cachet, Coup de foudre, Équipe, Protéger, Savoir-faire, Unique, Vis-à-vis, Voilà.

Aujourd’hui, on fait encore référence à « Ready made » comme du testament philosophique d’un des plus grands de la profession. À l’époque, les commentateurs s’étaient perdus en conjectures sur le sens à donner à cette sortie. L’une des hypothèses évoquait l’artiste Marcel Duchamp qui avait placé un urinoir dans un musée, invitant ainsi les gens à regarder autrement un objet du quotidien ; Patrice Lagarde avait écrit des mots, au hasard, dans un espace médiatique, conviant à réfléchir à leur portée et à la valeur d’une opinion.