Nature morte

Ils travaillent dans le même restaurant. Ils sont dans l’équipe de soirée. À quarante ans, elle est serveuse et peint des natures mortes. Dans la vingtaine, il termine ses études en littérature. Un soir après le service elle l’invite à venir visiter son atelier. C’est une grande pièce où elle vit, avec beaucoup de cachet. Sur un chevalet, il remarque l’esquisse d’un bouquet de narcisses. Ils boivent un porto. Nina Simone chante « I put a spell on you, ’cause you’re mine ». Elle peint aussi des nus. Le corps demande un grand savoir-faire. Au troisième verre, elle lui demande s’il a déjà posé. Elle voudrait qu’il soit son modèle, voilà ! On ne pourra pas le reconnaître. Elle va protéger son image.

Tous les soirs après le resto, il se déshabille et elle peint. Tous les soirs, ils se font face. Ils s’étudient patiemment. Elle l’idéalise à coup de pinceau. Il aime les rides autour de ses yeux. Ses seins sont encore beaux. Tous les soirs, les séances de pose s’étirent un peu plus. Ça commence à ressembler à un coup de foudre calculé. Le tableau touche à sa fin. C’est le plus réussi. Car il y en a d’autres. Elle lui explique qu’elle couche avec tous les hommes qu’elle peint. Elle l’a peint. Il se croyait unique. Après l’ultime porto, les peaux sont chaudes et douces. Elle couche avec tous les hommes qu’elle peint.

Au réveil, son vis-à-vis ne respire plus. Elle peint des natures mortes.